Soixante minutes – Jean Chavot – éditions Quadrature – 2019 – ISBN 9782930538921

Base Chronique Willy - Copie (18)

Une petite vieille qui recompte sa monnaie…

Un jus d’orange débordant qui tache la serviette blanche…

Une pièce qui retourne au fond d’un sac. Les doigts qui se reposent de part et d’autre du fermoir doré. Dix petites sentinelles apaisées…

Deux grand-mères traversent à petit pas un carrefour compliqué. Prennent pied sur le trottoir à quelques mètres et s’avancent sur la grille d’aération du métro… L’air chaud s’engouffre sous la… Il n’y a vraiment pas d’âge !

Trois pots de fleurs oubliés…

Le précipice invisible avant… le prochain ravin.

Une porte… refermée un jour lointain sur l’absence et l’oubli.

Une femme rousse et un jeune homme noir…

Le sandwich poulet-pavot, le sandwich crudité-thon… Embarras du choix

Sandwich en gestation dans les entrailles de la boulangerie

Quand des inconnus guettent d’autres inconnus au bout de traversées inconnues…

Une grille s’entrouvre. Continue seule sa course branlante pendant que les enfants s’enfuient à toutes jambes vers le village, poursuivis par le rire glacé de la maison.

Une libraire accroupie qui se relève en spirale avec un soupçon de lenteur calculée… Son regard qui s’entortille autour du mien comme un lierre à un arbre chenu et conquis…

Mille et un regards, quelques secondes furtives, une effluve, des doigts qui s’égayent autour du fermoir en petit troupeau…

Que de délicieuses nouvelles sous la plume de Jean Chavot aux éditions Quadrature !

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L’enfant qui dépliait le monde – Eric Gilberh – éditions Pygmalion – 2019 – ISBN 9782756425542

Base Chronique Willy - Copie (17)

Avril 1959.

Pas un nuage. Ciel bleu incroyablement profond. Mon père tient ma mère par la main et ils traversent des champs en friche, des bosquets, des prairies, des pâturages. Ils marchent en direction de La Maison Qui racontait Des Histoires – parce que c’est comme ça que mon père l’avait baptisée : La Maison Qui racontait Des Histoires. Pour la simple raison que c’était vraiment une maison  qui racontait des histoires. Mon père m’a souvent parlé d’elle

Voici donc l’histoire de mon père.

Nous sommes en Bretagne, à trois kilomètres de Kerlouan et cette maison, c’est un amiral qui l’avait fait construire vers 1803. A sa retraite. Comme c’était un navigateur-né, en souvenir du bon vieux temps, il l’avait fait édifier avec le bois de navires récupérés aux quatre coins du monde. Une maison fabuleuse. Proues, coques, quilles, gouvernails, poulies, cordages, écrous et hélices enchevêtrés sur plus de dix mètres de haut. Une maison en forme de vaisseau prêt à partir à l’aventure, toujours secouée par les vents du grand large, penchant vers l’Atlantique et fermement retenue par un réseau de câbles reliés à d’énormes anneaux métalliques fichés dans le sol. Une espèce de bête sauvage tirant sur ses liens.

A la place du toit, au-dessus du troisième étage, il y avait une plate-forme identique au pont d’un navire. Avec une rambarde rutilante sur laquelle étaient accrochés des gilets, des bouées et des canots de sauvetage. Sur cette plate-forme se dressait une haute tour de verre à l’intérieur de laquelle on distinguait un escalier de bois en colimaçon menant à un plancher où reposait une longue vue sur trépied.

Mon père m’a dit que, chaque soir, à travers la paroi translucide, le vieux marin scrutait les vagues. Qu’il notait les milliers d’informations collectées dans de gros grimoires en cuir qu’il archivait ensuite dans les rayons de sa bibliothèque. Qu’il n’a pas manqué une seule nuit, jusqu’au jour de sa mort – il avait cent deux ans.  Et il a continué bien après… Dans un tic-tac, tic-tac… lancinant… hoqueté par une horloge à couper le souffle, ivre de sang !

Mon père m’a raconté comment il a emmené ma mère dans la Maison Qui Racontait Des Histoires.

Ma mère, ce petit nuage…  Cette bouteille qui traverse les univers

Mon père m’a raconté qu’un jour alors qu’il s’apprêtait à quitter le père de ma mère celui-ci lui dit :

« Attendez. »

Il a ouvert le tiroir d’un buffet et en a extrait une petite boite qu’il a tendue à mon père :

« Tenez… Elle nous a laissé ceci avant de partir… ».

Mon père l’a attrapée. Elle était très chaude et très légère. Elle ne pesait rien. En fait, elle pesait tellement peu que, lorsque mon père la tenait, il avait l’impression que sa main à lui était moins lourde. Moins lourde pleine que vide. Mon père a soulevé le couvercle de la boîte. Elle renfermait un sablier auquel était attachée une chaînette reliée à un anneau métallique.  Mais il ne contenait pas de sable. Non, c’était des nuages qui passaient d’une partie à l’autre. Dans un ciel tapissé d’étoiles. Avec la lettre « K » y flottant. Si mon père le faisait bouger un peu trop fort, le tonnerre grondait et un éclair miniature illuminait le tout.

Dévoilant l’histoire de sa vie gravée là, à l’intérieur de lui-même. Celle qui était écrite sur… les radios de ses os. Cette histoire qu’il pourchassait… Celle qui représentait pour lui un équivalent parfait au dévoilement du secret du Mystère Suprême.

Une réponse, sa réponse, au « Grand Pourquoi » niché au cœur de l’Univers.

La voix parmi les voix !

Il y avait bien des choses qui faisaient tourner la tête de mon père.

Le récit romancé de la vie du père du narrateur, différente des autres dès l’enfance par son côté atypique. Sa rencontre avec son épouse et la vie qui s’ensuivit, elle aussi différente de l’ordinaire.

Un roman époustouflant !

Ils étaient vingt et cent… – Stanislas Petrosky – French Pulp éditions – 2019 – ISBN: 9791025105412

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Gunther était dans son monde, celui d’un jeune artiste allemand.

Enrôlé de force au moment de la construction du camp de Ravensbrück il en devient l’illustrateur officiel, obligé de mettre son talent au service des autorités nazies.

Sa curiosité faisait son chemin… il ne savait pas encore.

La surprise fut énorme lorsque les premiers convois arrivèrent, ce n’étaient pas des prisonniers que l’on amenait, mais des prisonnières… des jeunes femmes apeurées qui se demandaient ce qui allait leur arriver ; des vieilles à l’air résigné ; des gamines en pleurs qui cherchaient en vain leurs mères.

Chacune des déportées était triée, cataloguée, référencée. Selon le blason porté, aucune n’avait droit au même sort. Même dans l’horreur, dans la privation et la torture, le Reich avait instauré une hiérarchie, certaines « sous-race », comme disaient les soldats, valaient mieux que d’autres. Impossible de prendre la défense de ces femmes au risque immédiat de se retrouver au mieux au front, au pire transféré dans un autre camp de prisonniers où les conditions de vie étaient encore plus dures. Le courage lui manquait. Gunther n’était pas du bois dont on fait les héros. Alors il se taisait, il jouait les absents, refusant de voir les appels au secours.

Il venait d’entrer dans un monde qui lui paraissait irréel.

L’humiliation des prisonnières, comme les coups et la torture, faisait ce travail de sape qui avait pour but de déshumaniser.

Coucher sur le papier ce qu’il voyait devenait pour lui un exutoire, une façon de masquer la réalité. Le fusain en main, le reste du monde n’existait plus. Un nouveau apparaissait. Allant et venant à sa guise dans le camp pour œuvrer là où il lui semblait bon, ne sachant s’il devait avoir honte de ses privilèges. Mal à l’aise vis-vis des matons, et encore plus des prisonnières.

Il se levait chaque matin en se demandant ce qu’il allait pouvoir dessiner. Mais chaque journée apportait un nouveau lot de surprises. Un nouvel ordre pouvait tout bousculer.

La plupart du temps, il faisait son esquisse sur place quel que soit le dessin. Le soir, dans le dortoir, pendant que les soldats et autres kapos jouaient aux cartes ou traînaient du côté des baraquements des femmes, il reprenait ses brouillons et les fignolait. Seuls les portraits des membres du personnel et des officiers nazis restaient en noir et blanc. Tous les autres croquis étaient coloriés. C’était à ce moment-là qu’il assimilait vraiment ce qu’il avait vu dans la journée. Saisissant une scène et, pressé par le temps, il occultait l’horreur de la situation, tout entier concentré à saisir le maximum de choses.

Pour les prisonnières, son uniforme était synonyme de terreur, de violence, de mort… Mais lui, Gunther, n’était pas comme ça, cette tenue n’était qu’un leurre, un camouflage derrière lequel il se cachait pour survivre.

Il n’était pas le seul, ils étaient légion, personne ne savait, personne ne sait…

C’est pour cela que je vous raconte.

Quatre-vingt-dix-neuf ans…

Aujourd’hui j’ai 99 ans.

C’est pour cela que je vous raconte, pour que vous compreniez qu’il n’y a pas que des salauds, il y a aussi des lâches.

Stanislas Petrosky, porte un regard sur ces hommes enrôlés de gré ou de force et qui se retrouvent face à l’innommable.

Hier, aujourd’hui et demain encore. Il y aura toujours des gardes-chiourmes qui hurleront des ordres insensés.

L’île aux enfants – Ariane Bois – Belfond – 2019 – ISBN : 9782714481481

Base Chronique Willy - Copie (14)

La Réunion. Pauline, 6 ans, et sa petite soeur, Clémence voient la voiture rouge, dite loto rouz… celle dont tout le monde sur l’île SAIT qu’il ne faut pas s’approcher.

Jamais, paraît-il, on ne revoit les enfants capturés par la voiture rouge…

Elles sont enlevées et embarquées de force, remises aux « bonnes » sœurs tout de blanc vêtues qui les accueillent en souriant. Bras ouverts comme des ailes, qui se referment sur les gamines comme des pièges se refermant sur le gibier.

Une des nombreuses pièces de cette funeste machination mise en place par un pouvoir politique qui n’aura jamais de compte à rendre.

A Guéret, dans la Creuse, elles sont séparées.

– Que voulez-vous, c’est la règle. Pas de fratrie au même endroit. Je ne fais qu’appliquer la consigne, moi.

L’écrasante lourdeur d’une administration impersonnelle commence son asséchant travail de broiement des cœurs, une mort innommée…

Les « petits oiseaux des îles » sont taillables et corvéables à merci, trique ou coups de ceinture remplacent les chants de l’enfance… la vie vient de changer, radicalement.

Cette enfant ! Qui est-elle ? Elle a laissé son identité près de la rivière, sur la route bordée de flamboyants. Elle a oublié les siens, sa langue, son pays, l’ordre du monde d’avant. Elle a quitté la vallée de son enfance.

1998 : quelques phrases à la radio rouvrent de vieilles blessures. Frappée par le silence dans lequel est murée sa mère, Caroline, jeune journaliste, décide d’enquêter et s’envole pour La Réunion, où elle découvre peu à peu les détails d’un mensonge d’État.

À travers l’évocation de l’enlèvement méconnu d’au moins deux mille enfants réunionnais entre 1963 et 1982, dans le but de repeupler des départements sinistrés de la métropole, Ariane Bois raconte le destin de deux générations de femmes victimes de l’arbitraire et du secret. L’histoire d’une quête des origines et d’une résilience, portée par un grand souffle romanesque.

Un roman qui vous prend aux tripes !

Il y a des histoires qu’on achève au matin pour les porter tout au long de la journée mais on sait aussi qu’elles nous porteront pour une partie de notre existence. Le mot de Tom Noti à propos du nouveau roman d’Alain Cadéo

couv tom Noti

Il y a des histoires qu’on achève au matin pour les porter tout au long de la journée mais on sait aussi qu’elles nous porteront pour une partie de notre existence.
Je sais pourquoi j’aime autant l’écriture d’Alain Cadéo : c’est parce qu’elle décrit le monde dans son intimité et que je m’y retrouve chaque fois. Et que j’ai envie de recopier ces phrases et les apprendre jusqu’au ce qu’elles circulent dans mes veines, qu’elles impriment ma peau. Ces phrases qui touchent, comme certaines chansons qu’on croirait écrites pour nous seuls. Mais on rêve.
Voilà pourquoi j’aime les mots d’Alain Cadéo, parce qu’il écrit pour que le coeur des gens batte plus fort, plus doux, plus beau.
Et sorcier, il y parvient.

Tom NOTI

Elles m’attendaient… Un roman signé Tom Noti – éditions La Trace – 2019 – ISBN 9791097515171

Base Chronique Willy - Copie (13)

L’auteur, que nous avions découvert en 2016, continue ses pérégrinations dans les méandres de l’âme humaine. Souvenons-nous, dans son premier ouvrage, « Les naufragés de la salle d’attente » paru aux éditions Paul & Mike, il nous faisait découvrir ce à quoi nous pourrions être confrontés dans toute salle d’attente. Mais pour certaines personnes les secondes, les minutes ou les heures ne seront pas toutes huilées de patience…

Par un concours de circonstances, Hervé, Richard et Daniela se retrouvèrent coincés et obligés de cohabiter dans la salle d’attente d’un psychologue. Ils se rapprocheront, se raconteront, et leurs révélations feront peut-être exploser leurs fragiles existences.

 

Dans son nouvel ouvrage,

Elles m’attendaient…

Deux personnes s’aiment et leurs solitudes s’aimantent. Cela ressemble à une histoire d’amour simple et lumineuse, et, quand Halley est devenue ma femme, mijote Max, Elle a pris mon nom… Le nom de mes parents qui n’étaient pas là et qui ne l’avaient jamais été.

Il ne me restait d’eux que ce nom que je lui offrais comme on offre ses cicatrices au soleil.

Elle a dit « oui, je le veux » et s’est marrée avec des petites perles de larme au coin des yeux. Un bijou de mariée. Elle avait toujours un petit truc de plus à ajouter aux moments et aux mots. Une coquetterie. Comme un ingrédient de sa cuisine à Elle. Un petit truc en plus, dans un coin de ses yeux, un coin  de sa bouche, un coin de sa tête. Un aromate cardiaque, un sourire qui faisait toujours piquer mes yeux.

Mais c’est sans compter sur les ombres que Max cache derrière ses silences…

Moi, j’étais un orphelin des sentiments, un méfiant de l’attachement, un vagabond des liens humains. Halley, elle seule m’avait attrapé au lasso de son sourire. Et cet enfant qui viendrait de son ventre, serait-il juste lumineux comme le feu qui l’animait ou éteint de cette méfiance qui ruisselait aux parois de mon être.

Une femme s’est dirigée vers moi… Elle avait un sourire doux, comme on annonce une mort inéluctable. Elle venait m’annoncer la vie. La vie de cet enfant qui entrait dans ma vie et bousculait tout de son impalpable fragilité.

On marchait côte à côte. Elle m’a demandé si je connaissais le sexe du bébé ». J’ai fait non de la tête et le sol s’est légèrement dérobé sous mes pieds lorsqu’elle m’a dit :

-C’est une petite fille.

Les prénoms sont des chapeaux que l’on met sur la tête lorsque l’on est habillé joliment.

-Elle s’appellera Rosie.

Comme souligné si justement en préface par Alain Cadéo, Tom Noti « guardia notturba », ombre des nuits, passe et repasse, tisse la trame de mille sentiments invisibles nous permettant de voir enfin le grand secret souffrant, vivant, du mouvement des âmes.

Tom Noti

Il vit au creux de montagnes majestueuses qui sont son oxygène. Ses histoires racontent les gens qui avancent, vaille que vaille, avec leurs sentiments en bandoulière et les casseroles qu’ils trimballent.

Un roman qui nous confie la passion qu’a l’auteur pour l’observation de la trame de l’âme humaine.

Mon Père – Grégoire Delacourt – éditions JC Lattès – 2019 – ISBN : 9782709665339

Base Chronique Willy - Copie (12)

« Ce monde ne sera guéri que lorsque les victimes seront nos Rois. »

Je me suis toujours demandé ce que je ferais si quelqu’un attentait à l’un de mes enfants. Quel père alors je serais. Quelle force, quelle faiblesse. Et tandis que je cherchais la réponse, une autre question a surgi : sommes-nous capables de protéger nos fils ?
Grégoire Delacourt.

Après La Liste de mes envies et On ne voyait que le bonheur, Grégoire Delacourt nous interroge avec force sur notre propre humanité.

Un tête-à-tête intense durant lequel un père fait face pendant trois jours au prêtre qui a violé son fils.

Une introduction tout « béni-oui-oui » emportant le lecteur sur la pente visqueuse de la bétaillère…

Sommes-nous le chevillard ou la bête affolée… ?

L’un est muni de bottes crantées et d’un bâton, tandis que l’autre… partira sur l’hôtel des sacrifices !

A quelques pas, le chien de ferme flaire aux quatre coins de la cour, chasse le poulet aventureux, aboie à l’intrus…

La veille au soir, dans les dortoirs… Des petites ombres filaient – une chorégraphie d’étoiles. Les unes rejoignaient les autres. Des lèvres se goûtaient comme elles goûtaient les roudoudous ou les soucoupes cola à l’heure de la récréation. Des rires étaient bâillonnés. Des doigts clairs, comme de minuscules orvets, parcouraient avec appréhension, et excitation, l’incertaine géographie du corps de l’autre, tremblaient lorsqu’ils… blablabla…blablabla… – c’était alors quelque chose de beau, et de pur, nos chastetés enfantines, quelque chose qui nous appartenait,… blablabla…blablabla…

Lorsque soudain, cette nuit-là, aux chorégraphies d’étoiles vont se substituer de bien tristes danses orchestrées par l’ogre surgissant au milieu de ce ballet de petits gibiers !

L’auteur puise à foison dans les Saintes écritures, son  récit est léché de belles paroles à débusquer les péchés… et permettre à d’autres de… les pardonner !

Préservons-nous de toute pensée malsaine et immolons-nous dans le brasier des belles paroles sacrées… Mais devons-nous arracher pour autant les pages des missels, puis celles des psautiers parce que ces livres-là n’empêchent pas les hontes, ni les meurtres, ni les guerres, parce que ces livres sont impuissants à adoucir le monde ? …

« Là où l’on brûle des livres, l’on finit par brûler des hommes », Heinrich Heine

D’une belle écriture, l’auteur nous présente son récit avec moult analyses pertinentes de l’état de victime.

Le coup de théâtre final ouvre une mer de perplexité…