Une Mémoire d’Eléphant (dans un magasin de porcelaine) Production Maison. de Vincent Delboy. Mise en Scène de Jacqueline Préseau. Avec Marie Depret et Jacqueline Préseau.

Base Chronique Willy - Copie (19)

Dès les premières minutes du spectacle, le dialogue s’engage avec le spectateur qui tantôt se cale dans son fauteuil, tantôt chuchote à l’oreille de son voisin…

Un miroir sans tain semble permettre aux acteurs de suivre leur texte dans la salle tant l’interactivité avec le public se déclenche rapidement pour se poursuivre bien entendu dès les derniers applaudissements d’un public ravi et conquis par la perspicacité de  l’auteur de la pièce, fin observateur de vous, de moi, des gens qui nous entourent.

Le jeu des comédiennes est vif.

Tel le pendule de l’horloge. Tic…toc…tic…toc…

Toc pour l’une…

Et pour l’autre… un autre cerveau se grippera aussi.

Le phrasé sera lent, insidieux, progressif, souvent difficile à comprendre tant le cheminement de la pensée est jonché d’insurmontables repères. Nous sommes face à un déficit mnésique global s’aggravant lentement, sans affabulations ni fausses reconnaissances. La comédienne joue parfaitement le rôle, la désorientation spatiale est d’emblée perceptible. Pour exploser sans réserve et retomber tout aussi rapidement comme un soufflé.

En effet, c’est évident, « J’ai la mémoire qui flanche ».

Les deux comédiennes maitrisent leur rôle à la perfection.

Et se retrouver de semaine en semaine dans la salle d’attente d’un psy, cela peut générer des sympathies ou des conflits…

A bon entendeur, le bar est ouvert après le spectacle. Là une main redresse une affiche, plus loin, un chiffon chasse une mie de pain imaginaire d’un siège.

Dans les toilettes dames, par la porte entrouverte, face au miroir, une dame se coupe une mèche de cheveux avec des petits ciseaux…

La pièce semble continuer.

Du 19/04 au 12/05/2019
Représentations du jeudi au lundi à 20h30 et le dimanche à 16h

Réservations : lafluteenchantee.be

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Soixante minutes – Jean Chavot – éditions Quadrature – 2019 – ISBN 9782930538921

Base Chronique Willy - Copie (18)

Une petite vieille qui recompte sa monnaie…

Un jus d’orange débordant qui tache la serviette blanche…

Une pièce qui retourne au fond d’un sac. Les doigts qui se reposent de part et d’autre du fermoir doré. Dix petites sentinelles apaisées…

Deux grand-mères traversent à petit pas un carrefour compliqué. Prennent pied sur le trottoir à quelques mètres et s’avancent sur la grille d’aération du métro… L’air chaud s’engouffre sous la… Il n’y a vraiment pas d’âge !

Trois pots de fleurs oubliés…

Le précipice invisible avant… le prochain ravin.

Une porte… refermée un jour lointain sur l’absence et l’oubli.

Une femme rousse et un jeune homme noir…

Le sandwich poulet-pavot, le sandwich crudité-thon… Embarras du choix

Sandwich en gestation dans les entrailles de la boulangerie

Quand des inconnus guettent d’autres inconnus au bout de traversées inconnues…

Une grille s’entrouvre. Continue seule sa course branlante pendant que les enfants s’enfuient à toutes jambes vers le village, poursuivis par le rire glacé de la maison.

Une libraire accroupie qui se relève en spirale avec un soupçon de lenteur calculée… Son regard qui s’entortille autour du mien comme un lierre à un arbre chenu et conquis…

Mille et un regards, quelques secondes furtives, une effluve, des doigts qui s’égayent autour du fermoir en petit troupeau…

Que de délicieuses nouvelles sous la plume de Jean Chavot aux éditions Quadrature !

L’enfant qui dépliait le monde – Eric Gilberh – éditions Pygmalion – 2019 – ISBN 9782756425542

Base Chronique Willy - Copie (17)

Avril 1959.

Pas un nuage. Ciel bleu incroyablement profond. Mon père tient ma mère par la main et ils traversent des champs en friche, des bosquets, des prairies, des pâturages. Ils marchent en direction de La Maison Qui racontait Des Histoires – parce que c’est comme ça que mon père l’avait baptisée : La Maison Qui racontait Des Histoires. Pour la simple raison que c’était vraiment une maison  qui racontait des histoires. Mon père m’a souvent parlé d’elle

Voici donc l’histoire de mon père.

Nous sommes en Bretagne, à trois kilomètres de Kerlouan et cette maison, c’est un amiral qui l’avait fait construire vers 1803. A sa retraite. Comme c’était un navigateur-né, en souvenir du bon vieux temps, il l’avait fait édifier avec le bois de navires récupérés aux quatre coins du monde. Une maison fabuleuse. Proues, coques, quilles, gouvernails, poulies, cordages, écrous et hélices enchevêtrés sur plus de dix mètres de haut. Une maison en forme de vaisseau prêt à partir à l’aventure, toujours secouée par les vents du grand large, penchant vers l’Atlantique et fermement retenue par un réseau de câbles reliés à d’énormes anneaux métalliques fichés dans le sol. Une espèce de bête sauvage tirant sur ses liens.

A la place du toit, au-dessus du troisième étage, il y avait une plate-forme identique au pont d’un navire. Avec une rambarde rutilante sur laquelle étaient accrochés des gilets, des bouées et des canots de sauvetage. Sur cette plate-forme se dressait une haute tour de verre à l’intérieur de laquelle on distinguait un escalier de bois en colimaçon menant à un plancher où reposait une longue vue sur trépied.

Mon père m’a dit que, chaque soir, à travers la paroi translucide, le vieux marin scrutait les vagues. Qu’il notait les milliers d’informations collectées dans de gros grimoires en cuir qu’il archivait ensuite dans les rayons de sa bibliothèque. Qu’il n’a pas manqué une seule nuit, jusqu’au jour de sa mort – il avait cent deux ans.  Et il a continué bien après… Dans un tic-tac, tic-tac… lancinant… hoqueté par une horloge à couper le souffle, ivre de sang !

Mon père m’a raconté comment il a emmené ma mère dans la Maison Qui Racontait Des Histoires.

Ma mère, ce petit nuage…  Cette bouteille qui traverse les univers

Mon père m’a raconté qu’un jour alors qu’il s’apprêtait à quitter le père de ma mère celui-ci lui dit :

« Attendez. »

Il a ouvert le tiroir d’un buffet et en a extrait une petite boite qu’il a tendue à mon père :

« Tenez… Elle nous a laissé ceci avant de partir… ».

Mon père l’a attrapée. Elle était très chaude et très légère. Elle ne pesait rien. En fait, elle pesait tellement peu que, lorsque mon père la tenait, il avait l’impression que sa main à lui était moins lourde. Moins lourde pleine que vide. Mon père a soulevé le couvercle de la boîte. Elle renfermait un sablier auquel était attachée une chaînette reliée à un anneau métallique.  Mais il ne contenait pas de sable. Non, c’était des nuages qui passaient d’une partie à l’autre. Dans un ciel tapissé d’étoiles. Avec la lettre « K » y flottant. Si mon père le faisait bouger un peu trop fort, le tonnerre grondait et un éclair miniature illuminait le tout.

Dévoilant l’histoire de sa vie gravée là, à l’intérieur de lui-même. Celle qui était écrite sur… les radios de ses os. Cette histoire qu’il pourchassait… Celle qui représentait pour lui un équivalent parfait au dévoilement du secret du Mystère Suprême.

Une réponse, sa réponse, au « Grand Pourquoi » niché au cœur de l’Univers.

La voix parmi les voix !

Il y avait bien des choses qui faisaient tourner la tête de mon père.

Le récit romancé de la vie du père du narrateur, différente des autres dès l’enfance par son côté atypique. Sa rencontre avec son épouse et la vie qui s’ensuivit, elle aussi différente de l’ordinaire.

Un roman époustouflant !

Ils étaient vingt et cent… – Stanislas Petrosky – French Pulp éditions – 2019 – ISBN: 9791025105412

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Gunther était dans son monde, celui d’un jeune artiste allemand.

Enrôlé de force au moment de la construction du camp de Ravensbrück il en devient l’illustrateur officiel, obligé de mettre son talent au service des autorités nazies.

Sa curiosité faisait son chemin… il ne savait pas encore.

La surprise fut énorme lorsque les premiers convois arrivèrent, ce n’étaient pas des prisonniers que l’on amenait, mais des prisonnières… des jeunes femmes apeurées qui se demandaient ce qui allait leur arriver ; des vieilles à l’air résigné ; des gamines en pleurs qui cherchaient en vain leurs mères.

Chacune des déportées était triée, cataloguée, référencée. Selon le blason porté, aucune n’avait droit au même sort. Même dans l’horreur, dans la privation et la torture, le Reich avait instauré une hiérarchie, certaines « sous-race », comme disaient les soldats, valaient mieux que d’autres. Impossible de prendre la défense de ces femmes au risque immédiat de se retrouver au mieux au front, au pire transféré dans un autre camp de prisonniers où les conditions de vie étaient encore plus dures. Le courage lui manquait. Gunther n’était pas du bois dont on fait les héros. Alors il se taisait, il jouait les absents, refusant de voir les appels au secours.

Il venait d’entrer dans un monde qui lui paraissait irréel.

L’humiliation des prisonnières, comme les coups et la torture, faisait ce travail de sape qui avait pour but de déshumaniser.

Coucher sur le papier ce qu’il voyait devenait pour lui un exutoire, une façon de masquer la réalité. Le fusain en main, le reste du monde n’existait plus. Un nouveau apparaissait. Allant et venant à sa guise dans le camp pour œuvrer là où il lui semblait bon, ne sachant s’il devait avoir honte de ses privilèges. Mal à l’aise vis-vis des matons, et encore plus des prisonnières.

Il se levait chaque matin en se demandant ce qu’il allait pouvoir dessiner. Mais chaque journée apportait un nouveau lot de surprises. Un nouvel ordre pouvait tout bousculer.

La plupart du temps, il faisait son esquisse sur place quel que soit le dessin. Le soir, dans le dortoir, pendant que les soldats et autres kapos jouaient aux cartes ou traînaient du côté des baraquements des femmes, il reprenait ses brouillons et les fignolait. Seuls les portraits des membres du personnel et des officiers nazis restaient en noir et blanc. Tous les autres croquis étaient coloriés. C’était à ce moment-là qu’il assimilait vraiment ce qu’il avait vu dans la journée. Saisissant une scène et, pressé par le temps, il occultait l’horreur de la situation, tout entier concentré à saisir le maximum de choses.

Pour les prisonnières, son uniforme était synonyme de terreur, de violence, de mort… Mais lui, Gunther, n’était pas comme ça, cette tenue n’était qu’un leurre, un camouflage derrière lequel il se cachait pour survivre.

Il n’était pas le seul, ils étaient légion, personne ne savait, personne ne sait…

C’est pour cela que je vous raconte.

Quatre-vingt-dix-neuf ans…

Aujourd’hui j’ai 99 ans.

C’est pour cela que je vous raconte, pour que vous compreniez qu’il n’y a pas que des salauds, il y a aussi des lâches.

Stanislas Petrosky, porte un regard sur ces hommes enrôlés de gré ou de force et qui se retrouvent face à l’innommable.

Hier, aujourd’hui et demain encore. Il y aura toujours des gardes-chiourmes qui hurleront des ordres insensés.

L’île aux enfants – Ariane Bois – Belfond – 2019 – ISBN : 9782714481481

Base Chronique Willy - Copie (14)

La Réunion. Pauline, 6 ans, et sa petite soeur, Clémence voient la voiture rouge, dite loto rouz… celle dont tout le monde sur l’île SAIT qu’il ne faut pas s’approcher.

Jamais, paraît-il, on ne revoit les enfants capturés par la voiture rouge…

Elles sont enlevées et embarquées de force, remises aux « bonnes » sœurs tout de blanc vêtues qui les accueillent en souriant. Bras ouverts comme des ailes, qui se referment sur les gamines comme des pièges se refermant sur le gibier.

Une des nombreuses pièces de cette funeste machination mise en place par un pouvoir politique qui n’aura jamais de compte à rendre.

A Guéret, dans la Creuse, elles sont séparées.

– Que voulez-vous, c’est la règle. Pas de fratrie au même endroit. Je ne fais qu’appliquer la consigne, moi.

L’écrasante lourdeur d’une administration impersonnelle commence son asséchant travail de broiement des cœurs, une mort innommée…

Les « petits oiseaux des îles » sont taillables et corvéables à merci, trique ou coups de ceinture remplacent les chants de l’enfance… la vie vient de changer, radicalement.

Cette enfant ! Qui est-elle ? Elle a laissé son identité près de la rivière, sur la route bordée de flamboyants. Elle a oublié les siens, sa langue, son pays, l’ordre du monde d’avant. Elle a quitté la vallée de son enfance.

1998 : quelques phrases à la radio rouvrent de vieilles blessures. Frappée par le silence dans lequel est murée sa mère, Caroline, jeune journaliste, décide d’enquêter et s’envole pour La Réunion, où elle découvre peu à peu les détails d’un mensonge d’État.

À travers l’évocation de l’enlèvement méconnu d’au moins deux mille enfants réunionnais entre 1963 et 1982, dans le but de repeupler des départements sinistrés de la métropole, Ariane Bois raconte le destin de deux générations de femmes victimes de l’arbitraire et du secret. L’histoire d’une quête des origines et d’une résilience, portée par un grand souffle romanesque.

Un roman qui vous prend aux tripes !

Il y a des histoires qu’on achève au matin pour les porter tout au long de la journée mais on sait aussi qu’elles nous porteront pour une partie de notre existence. Le mot de Tom Noti à propos du nouveau roman d’Alain Cadéo

couv tom Noti

Il y a des histoires qu’on achève au matin pour les porter tout au long de la journée mais on sait aussi qu’elles nous porteront pour une partie de notre existence.
Je sais pourquoi j’aime autant l’écriture d’Alain Cadéo : c’est parce qu’elle décrit le monde dans son intimité et que je m’y retrouve chaque fois. Et que j’ai envie de recopier ces phrases et les apprendre jusqu’au ce qu’elles circulent dans mes veines, qu’elles impriment ma peau. Ces phrases qui touchent, comme certaines chansons qu’on croirait écrites pour nous seuls. Mais on rêve.
Voilà pourquoi j’aime les mots d’Alain Cadéo, parce qu’il écrit pour que le coeur des gens batte plus fort, plus doux, plus beau.
Et sorcier, il y parvient.

Tom NOTI