La race des orphelins – Oscar Lalo – Belfond (coll. Pointillés) – 2020 – ISBN 9782714493484

Un homme est engagé pour écrire l’histoire d’Hildegard Müller, une vieille dame. Très vite, il comprend l’immense désarroi d’Hildegard à trouver les mots, à « vomir son passé ».

A chaque fois que je crois avoir compris comment j’ai vu le jour, je me prends une succession de nuits. Mes mille et une nuits, pas un conte. Pourtant j’ai besoin de cracher ma vie irracontable. Je l’ai en travers de la gorge.

 » J’ai longtemps rêvé que l’histoire de ma naissance exhibe ses entrailles. Quelle que soit l’odeur qui en surgisse. La pire des puanteurs, c’est le silence. « 


Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal.

Mon journal a de particulier que ce n’est pas moi qui l’écris. J’ai engagé un écrivain, un scribe ; un traducteur en quelque sorte. Il traduit ma vie en mots.


Je m’appelle Hildegard Müller. En fait, je crois que je ne m’appelle pas.


J’ai soixante-seize ans. Je sais à peine lire et écrire. Je devais être la gloire de l’humanité. J’en suis la lie.

J’ai besoin, avant de mourir, de dire à mes enfants d’où ils viennent, même s’ils viennent de nulle part.

Ma petite enfance est un nuage de cendres qui me cache le soleil. La blancheur de mon nuage ne sera jamais blanche. Elle sera toujours vert-de-gris. Sa consistance jamais cotonneuse. Elle sera toujours fumée.

Au commencement était l’absence. Ma vie, c’est l’absence du début. La vie c’est les autres. Pas moi.

Il m’arrive, parfois, d’entendre l’écho du silence de ma voix. La voix de ma naissance… un cri. Une animalité. Un «  génissement ». L’écho du gémissement de ma mère quand on nous a disloquées.

Ce journal est ma tentative de naître par voie orale.

Je suis la fille de. Autre phrase avortée. Ça aussi, je l’ignore. Je ne sais rien de mes parents biologiques. À part deux étiquettes : SS et collabo. Les SS recevaient d’Himmler l’ordre de procréer. « Pro-créer » ça doit vouloir dire créer professionnellement. Je suis un ordre et un devoir. Les SS obéissaient. Pléonasme. Ordre exécuté pendant une permission. Dans un foyer Lebensborn. À l’occasion d’une soirée organisée à cet effet. Le lendemain matin, ils retournaient tuer. Toujours ce ballet mort-vie.  Je suis fille de SS. C’est écrit sur mon front. C’est cloué dans mon dos. À l’avant, une autre pancarte : collabo. Collabo, ma mère. Je suis une fille-sandwich, plaquée par la double infamie de mon ascendance.

Qui est Hildegard Müller ?

C’est toute la tragédie des Lebensborn, c’est à la fois la tragédie de l’hérédité accouplée à la tragédie de l’absence d’hérédité. L’hérédité comme un épouvantail et son absence comme un édredon sans plumes. J’étouffe du froid de cette double hérédité.

Oscar Lalo poursuit son hommage à la mémoire gênante, ignorée, insultée parfois, toujours inaccessible. Il nous plonge ici dans la solitude et la clandestinité d’un des secrets les mieux gardés de la Seconde Guerre mondiale.

Avant de devenir écrivain, l’auteur genevois a été homme de loi, acteur, auteur de scénarios et musicien. Dans la continuité de son premier roman « Les contes défaits » (Belfond -2016) Oscar Lalo nous fait vibrer une nouvelle fois par son écriture inimitable, très personnelle. Pour l’avoir reçu chez moi, avoir passé une soirée mémorable en compagnie d’autres plumes, comment oublier cette voix, cette gestuelle, cette personnalité, lui aussi « écouteur » des autres. Ses textes sont des frissons. Le lire, c’est comprendre une des clés de l’art de l’écriture.

Je m’accroche à un ramassis de souvenirs dépareillés. Mon passé se brise dès que je l’articule… «… dans cette rupture, cette cassure qui suspend le récit autour d’on ne sait quelle attente, se trouve le lieu initial d’où est sorti ce livre,  ces points de suspension auxquels se sont accrochés les fils rompus de l’enfance et la trame de l’écriture ». Perec est orphelin. Les orphelins parlent si bien de moi. 

Ma vie ressemble à un point d’interrogation sans phrase.

Mon scribe – (tiens, tiens, ne serait-ce pas vous cher Oscar ?) refuse de rentrer dans les ordres de l’écriture. Il veut rester sourd à la sirène des plans, à la structure qui rassure. Il dit l’écriture du vide ne peut se prévaloir d’aucune certitude. Nous ne pouvons que tâtonner. Nous ne devons que tâtonner pour écrire ce roman. Roman ? Oui. Fiction pointillée…

Au vu des impressionnantes sources et de la bibliographie fouillée, l’Histoire est véritablement passée au tamis.

Magistral ! Un chef-d’œuvre littéraire !

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