Torrents – Christian Carayon – Fleuve noir éditions 2018 – ISBN 9782265115613

Torrents

En 1984, près de la ville de Fontmile, des morceaux de corps humains appartenant à deux femmes portées disparues depuis longtemps sont découverts dans une rivière. Dénoncé par sa fille, le chirurgien à la retraite Pierre Neyrat est arrêté, de nombreux indices accréditant sa culpabilité. Et pourtant, les enquêteurs gardent une haute estime de celui-ci.

Son fils François, dont la famille est ébranlée par ces événements, part en quête du passé trouble de son père.

Résonnent encore les quolibets qui le baptisaient « Fils de boucher » ou « Graine de collabos »…

François, c’est le seul garçon, alors il est d’autant plus précieux pour Pierre. Pourtant, entre les deux, un fossé s’est creusé. Puis le fossé est devenu précipice. Un précipice sans colère ni aspérités. Plutôt comme deux continents qui dérivaient et s’éloignaient inexorablement l’in de l’autre.

Trop de non-dits.

Or savoir se taire est une vertu. Mais savoir parler, c’est indispensable.

Christian Carayon, fin pédagogue termine ici un deuxième roman. Il mène les pas du lecteur sur différentes pistes, l’amenant à repenser les différents indices et à réfléchir aux techniques de manipulation de l’assassin. En effet, la colère, la haine, la peur sont des sentiments qui ne s’éteignent jamais pour peu qu’on ait la faiblesse de les écouter.

Mais faut-il faire semblant de réfléchir… histoire de donner le change ?

En face, un regard vous interroge.

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DISCOURS POUR LA REMISE DU PRIX 2018 DE L’ACADEMIE DES LITTERATURES 1900-1950 À MARC QUAGHEBEUR ET PATRICK POIVRE D’AVOR

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Mesdames, Messieurs,
Chers amis,

Nous sommes très heureux de vous accueillir aujourd’hui pour la remise du prix de l’Académie des littératures 1900-1950.

Une remise de prix qui, cette année, se fait dans cette belle salle de l’hôtel Le Swann, grâce à l’amabilité de Monsieur Jacques Letertre, auquel nous exprimons toute notre reconnaissance.

Comme vous le savez, l’Académie a décidé, pour l’année 2018, de décerner deux prix : l’un à Monsieur Marc Quaghebeur pour son essai ‘L’Ebranlement (1914-1944)’ ; et l’autre à Monsieur Patrick Poivre d’Arvor pour ‘Eloge des écrivains maudits’.

Deux livres que nous avons particulièrement appréciés à la fois pour leur contenu et pour la qualité de leur écriture.

***

Nous allons commencer par l’ouvrage de Marc Quaghebeur, édité à Bruxelles, aux éditions P.I.E. Peter Lang, que représente, aujourd’hui, Laurence Pagacz.

Il s’agit du deuxième volet d’une série intitulée ‘Histoire, forme et sens en littérature – La littérature belge francophone’. Une série qui n’est pas encore terminée et qui comportera, à la fin, au moins quatre tomes, allant du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Comme son titre l’indique, elle s’attache à montrer les rapports unissant, en Belgique, les événements historiques à la littérature francophone.

Le volume ‘L’Ebranlement’ correspond plus précisément à la période allant du début de la Première Guerre mondiale jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Une période complexe, difficile, où la Première Guerre mondiale a été, sans aucun doute, un moment crucial.

Marc Quaghebeur montre en effet comment, après l’invasion de la Belgique par l’armée allemande, en août 1914, un véritable changement idéologique et culturel s’est instauré dans ce pays, qui jusque-là, s’était toujours vu comme une sorte d’entre-deux entre le monde germanique et le monde latin, et qui, soudain, devant cet affront impensable, va se détacher de l’Allemagne et de la culture de celle-ci, pour se tourner vers la France.

Ce changement, bien sûr, a plus particulièrement investi le milieu littéraire francophone, établissant des conséquences à la fois dans la pratique et l’imaginaire des écrivains – que ceux-ci relèvent de la génération léopoldienne ou de l’époque de l’entre-deux-guerres.

Le Manifeste du groupe du lundi, rédigé en 1937, en est l’exemple le plus frappant. Signé par vingt-un écrivains — flamands, wallons et bruxellois —, il avait pour objectif de mettre fin à l’idée d’une littérature nationale belge et d’inscrire la littérature belge francophone dans le cadre de la littérature française.

Mais à côté de ce manifeste, idéalisant à l’extrême la langue et la littérature françaises, plusieurs auteurs — dont certains ayant d’ailleurs signé ce texte — vont tenter de trouver d’autres réponses.

C’est par exemple Paul Nougé qui détourne des textes classiques, les subvertit, afin de se détacher des normes de la langue et de la littérature françaises. Henri Michaux qui rejette le langage littéraire traditionnel pour en créer un autre tout empreint de simplicité. Ou encore Hergé, durant la Seconde Guerre mondiale, qui, avec le capitaine Haddock et Tournesol, transforme la langue française en d’étranges dérapages – sans compter, bien sûr, les désorganisations linguistiques des Dupondt…

Et c’est aussi Hellens qui, tout en s’appropriant l’héritage symboliste va en même temps s’en détacher en l’inscrivant dans un univers curieusement ambivalent – un univers semé de fantastique réel, comme on peut le voir, notamment, dans la nouvelle « La Cuisine des fous » du recueil ‘Hors-le-vent’.

Un réel comportant en lui-même une part de fantastique, mais qui, en même temps, va aussi coexister, dans l’esthétique de la littérature belge, avec un autre réalisme, visant, lui, à représenter le plus fidèlement la réalité – et que l’on trouve dans des récits d’écrivains comme Max Deauville, Francis André ou Pierre Ryckmans évoquant les années de conflits et le quotidien des troupes, tant en Belgique qu’en Afrique centrale…

Il est, de fait, impossible de dire, ici, tout ce que contient l’ouvrage de Marc Quaghebeur. Dans un monde où tout bascule, et qui n’a plus rien à voir avec celui de la Belle Epoque, la Belgique qu’il évoque se trouve confrontée, tout comme l’ensemble de l’Europe, à des oppositions qui s’entrecroisent les unes aux autres, et parfois, d’ailleurs, en dépit de leurs contradictions, se rejoignent.

Et le milieu littéraire francophone n’y échappe pas. Il en est même comme un miroir.

C’est ainsi que l’on y trouve des écrivains qui se détachent de l’Allemagne pour se tourner uniquement vers la France, et d’autres qui, tout en reconnaissant un lien de filiation avec celle-ci, cherchent à s’en différencier. Des écrivains qui, articulant littérature et politique, s’attachent au patriotisme, comme Pierre Nothomb, et d’autres, aux idées révolutionnaires, comme Clément Pansaers. Des écrivains proches du nationalisme et d’autres de l’internationalisme. Et encore des écrivains pratiquant une esthétique totalement réaliste et d’autres qui s’en écartent…

Ce que permet de percevoir le livre de Marc Quaghebeur, par son analyse minutieuse de la vie littéraire francophone dans la Belgique de cette période, c’est combien celle-ci a été féconde, multiple, et véritablement intéressante. Une vie que nous connaissons de fait fort peu en France et que nous appréhendons beaucoup mieux après la lecture de cet ouvrage qui, sans aucun doute, comme l’ensemble de la série, sera une référence pour la perception de la littérature francophone belge.

C’est donc avec un très grand plaisir que l’Académie des littératures 1950, son bureau et tous ses membres vous décernent, cher Marc Quaghebeur, son prix 2018.

***

Et maintenant, venons-en à l’ouvrage de Patrick Poivre d’Arvor,

Si le livre de Marc Quaghebeur correspond tout à fait à la période des années 1900-1950, qui est celle à laquelle s’attache notre académie, ‘Eloge des écrivains maudits’, publié aux éditions Philippe Rey — que représente aujourd’hui Michel Goujon —, s’étend, lui, en revanche, sur un temps beaucoup plus long : un temps allant du Moyen Age aux dernières décennies du vingtième siècle.

Aux côtés de François Villon ou de Rutebeuf figurent ainsi Louis Althusser ou Malcolm de Chazal…

Cependant, si cet ouvrage nous a semblé très proche de la première moitié du vingtième siècle, c’est que, sur l’ensemble des écrivains auxquels il se consacre — quatre-vingts, exactement — au moins une trentaine ont vécu durant cette période. L’on y trouve, par exemple, Alain-Fournier, Antonin Artaud, Georges Bataille, Céline, Robert Desnos, Francis Scott Fitzgerald, ou encore Franz Kafka, Katherine Mansfield, Raymond Radiguet, Oscar Wilde, Virginia Woolf ou Stefan Zweig.

Plus précisément, la plupart des écrivains de cet ouvrage sont des auteurs appartenant soit au XIXe siècle soit à la première moitié du XXe siècle.

Et l’on peut en comprendre la raison. C’est que le XIXe siècle a été précisément le moment où a émergé la notion de malédiction littéraire, et que cette notion ne s’est pas arrêtée à la fin de ce siècle, avec la fin du « poète maudit », mais s’est poursuivie ensuite dans les premières décennies du siècle suivant. Héritière du XIXe siècle, la première moitié du XXe siècle a elle aussi perçu les rapports complexes entre les écrivains et la société, et bon nombre de ses auteurs, rejetant les valeurs de la société bourgeoise, ont mené une existence à la fois asociale, subversive, souvent autodestructrice, et se terminant, souvent, avant que leur génie soit réellement reconnu.

Un certain nombre d’universitaires se sont intéressés à cette notion de malédiction littéraire, mais d’une manière totalement différente de celle de Patrick Poivre d’Arvor : en l’analysant d’abord comme une représentation adoptée par l’écrivain, comme une posture littéraire, et en concevant celle-ci à travers les conditions à la fois historiques, culturelles et sociologiques qui l’ont fait naître. José-Luis Diaz, ainsi, évoque comment, sous la monarchie de Juillet, le poète devient un « « paria intellectuel » […] auquel il ne reste plus que la folie, le suicide ou l’hôpital »(1) , et comment les évolutions de la révolution de Juillet ont modifié la représentation du poète – poète qui, sous le romantisme, était un poète malade et sur le point de mourir, et qui, après 1830, devient un « artiste » meurtri, affamé et ne cessant de se plaindre d’une société où il n’a plus sa place. De même, Jean-Luc Steinmetz, dans son essai ‘Du poète malheureux au poète maudit (réflexions sur la constitution d’un mythe)’, paru en 1981, lie le mythe du poète maudit de la deuxième moitié du XIXe siècle à la fois à un poème de Nicolas Gilbert — ‘Le Génie aux prises avec la fortune ou : le poète malheureux’ — , publié en 1772, à la vie tragique de ce poète, et à la disparition presque totale, après la Restauration, du mécénat littéraire.

En fait, quand les universitaires évoquent la vie réelle de l’écrivain maudit, c’est en mettant d’abord celle-ci en référence avec une position prise par l’auteur sur la scène littéraire. Leur approche relève donc essentiellement de la sociocritique.

Pour Patrick Poivre d’Arvor, ce qui l’intéresse, au contraire, ce ne sont pas tant les liens unissant sociologie et littérature, que ceux alliant souffrances et création, ou misère et création. Il aborde l’écrivain maudit non comme une représentation imaginaire mais comme un homme réel. Ce qu’il cherche à percevoir, ce sont les secrets que cet homme porte en lui – ses souffrance matérielles ou ses souffrances morales… — et comment, par l’écriture, l’écrivain maudit parvient à transformer une existence tourmentée et hors normes en une œuvre exceptionnelle.

Son ouvrage relève donc, d’abord, des rapports entre l’œuvre et la vie. Il appréhende la littérature essentiellement d’une manière humaine et psychologique, et à la fois comme un refuge de la souffrance et un moyen de transcender celle-ci.

Et c’est ce qui explique aussi que tous les écrivains maudits qu’évoquent Patrick Poivre d’Arvor sont des écrivains qui, d’une manière ou d’une autre, comme il le dit lui-même dans son introduction, sont également proches de lui. Des écrivains dont il se sent solidaire et pour lesquels il a une véritable compréhension.

Cette proximité, certes, peut surprendre, dans la mesure où la vie de Patrick Poivre d’Arvor semble ne pas correspondre vraiment à celle de ces écrivains maudits. Homme des médias et dont la carrière a connu un réel succès, il semble a priori bien loin de ceux-ci. Cependant, si l’on regarde la plupart de ses ouvrages, il apparaît que, à côté de la vie publique que nous connaissons, Patrick Poivre d’Arvor a certainement une autre existence, largement en marge du milieu médiatique et mondain – une existence plus solitaire, mais aussi à la fois curieuse, engagée, énergique et libre, et dans laquelle, sans aucun doute, la littérature a une fonction essentielle.

C’est elle qui, à l’évidence, lui permet de mieux comprendre à la fois les autres et lui-même, et comment, aussi, parvenir à transformer les désastres de la vie en victoires.

Et de fait, n’est-ce pas l’essentiel de ce que peut nous apporter la littérature, tout comme l’art dans son ensemble ?

Cher Patrick Poivre d’Arvor, l’Académie des littératures 1900-1950 est vraiment très heureuse de vous attribuer ce prix pour votre ouvrage ‘Eloge des écrivains maudits’.

Et non pas, d’ailleurs, uniquement pour cet ouvrage mais pour tout ce que vous avez fait pour la littérature de la première moitié du vingtième siècle, et, de manière générale, pour la littérature tout entière, à travers vos livres mais aussi vos émissions littéraires — ‘Ex-libris’, ‘Vol de nuit’, ‘Une maison, un écrivain’…—, qui, tous, ont permis au grand public de mieux l’appréhender.

Anne Struve-Debeaux

(1) « « J’en ai lus mourir ». La mort de l’écrivain (1778-1885)», dans ‘Tombeaux et monuments’, sous la direction de Jacques Dugast et Michèle Touret, Presses universitaires de Rennes, 1992.