Tous les notables, toute l’élite de ce petit village de Sainte-Eulalie-de- Brabant – Un texte de Daniel Beaulieu

 

Tous les notables, toute l’élite de ce petit village de Sainte-Eulalie-de-Brabant ne voulaient reporter au pouvoir le maire sortant. Le notaire, le médecin, l’épicier, quelques gros producteurs agricoles, aussi bien que les mieux nantis, ceux qui possédaient ces quelques grands domaines, par-delà la colline, tous n’en finissaient de dénoncer, en privé, les actes illégaux qu’aurait perpétrés le maire actuel.

Bien évidemment, tous ces personnages ne se réunissaient pas en comité pour discuter de cet avatar. Une rencontre avec deux ou trois d’entre eux, au bureau de poste, en sortant de chez le pharmacien ou de chez l’épicier ou encore de chez le garagiste, suffisait à entretenir ce climat d’insatisfaction. Et c’était sans compter bien sûr, sur l’effet de ces rencontres impromptues dans la plupart des maisons du village.

Tout le monde connaissait le maire actuel depuis près de vingt ans maintenant qu’il siégeait au conseil. On le soupçonnait aujourd’hui de vouloir vendre son lac et ses terres adjacentes, à l’hôtel de ville pour approvisionner la municipalité en eau.

Bien sûr il aurait fallu, semble-t-il, construire aussi une usine de filtration puisque les anciens du village convenaient d’office… que l’eau de ce lac n’était pas potable. Allez savoir…

Il s’avère que Monsieur le docteur Roche, deviendrait, le chef d’orchestre de toute cette stratégie nécessaire à faire en sorte que le maire serait défait. Il était celui qui voyait tous et chacun, dans son cabinet, à tous moments… Il était celui aussi, auquel tout le monde ou à peu près prêtait confiance… Il n’avait certes pas l’étoffe de son père,  »le vieux docteur Roche » mais, on pouvait probablement et tout de même reconnaitre sa discrétion, vu qu’il connaissait tous les petits problèmes médicaux et intimes de chacun dans l’ensemble de la population… bien qu’il ne fût point, de toute évidence, le meilleur disciple d’Hippocrate.

De fait il n’était pas très brillant… Il avait peine à écrire correctement, … était reconnu comme un  »donneur de pilules »…  Les vieux du village avaient l’habitude de répéter qu’il avait obtenu son diplôme, l’année ou son père, le vieux docteur, avait financé la construction d’une nouvelle aile à l’université, au département de médecine.

Il était bien évident que personne n’irait déposer sa candidature contre un des quatre anciens conseillers… les gardiens de l’hôtel de ville. Ceux-là veillaient au grain!… Reynald Sabourin, Jacques Anctil, André Cadorette et Baptiste Meilleur siégeaient au conseil municipal, presque depuis la constitution du village.

Ils n’étaient certes pas les plus  »entrepreneurs »,  »innovateurs » mais, s’intéressaient au moindre centime que la municipalité avait à dépenser. Ils se déplaçaient volontiers, en conciliabule,  pour aller voir un vieux camion Ford à acquérir, chacun y allant de son petit coup de bottine sur le pneu, tout en se questionnant sur la fréquence des vidanges d’huile à venir, ou de la possibilité d’y joindre une pelle… ou une gratte, l’hiver venu.

Les tuyaux 3/4 de pouce (3/4 ») ou d’un  demi-pouce (1/2 ») pour l’aqueduc ou bien les tuyaux de calverettes de 36 » ou 54 » n’avaient plus de secret pour eux.

Bien sûr les réparations éventuelles sur les trois petits ponts de la municipalité les faisaient chacun, ingénieur!

 Voilà que le Doc Roche, eut une idée de génie! Il fallait soumettre seulement deux candidatures aux postes de conseillers et une seule pour le poste de maire, se dit-il.

Fabien Chagnon, le boucher, serait le candidat idéal à la mairie. Il ne sait ni lire ni écrire, mais c’est une très bonne personne. Tout le monde l’aime, tout le monde aime son bœuf. Très honnête, transparent… depuis le temps que je soigne son diabète… il ne refusera pas.

Edmond Fletcher et surtout Rémi Dallaire, les deux commères du village, sauraient nous tenir informés de toutes affaires au conseil.

Du coup, pourquoi ne pas choisir trois candidats qui nous seraient reconnaissants de les avoir élus, nous, l’élite!

Réjeanne Desrosiers était la secrétaire-trésorière de la municipalité depuis vingt-deux ans. Elle aussi veillait au grain… sévèrement. Elle appliquait toute réglementation  »by the book ». Elle était transparente! …Et, elle avait un fichu de caractère.

Celui ou celle qui osait la défier convenait peu après, qu’il ou elle avait intérêt à ne pas se retrouver du même côté du trottoir que Réjeanne Desrosiers. Elle en imposait!!! … Déjà que ses longs cheveux corbeau ajoutaient à son mètre quatre-vingt sept… et à ses quatre-vingt-seize kilos. Quand elle traversait le corridor, sur ce plancher de bois franc… de cette vieille école transformée en hôtel de ville… le plancher en souffrait! … comme si quatre couples y dansaient un  »set » américain tapageur.

Le Doc et ses alliés avaient bien fait leur travail… Depuis quatre mois maintenant, un nouveau maire, Fabien Chagnon, boucher, et deux nouveaux conseillers Rémi Dallaire et Edmond Fletcher s’étaient joints aux quatre vieux conseillers du village. Enfin la paix, se disait le Doc.

Curieusement, il ne recevait plus de patients, à son cabinet les lundis soir… Il avait vite pris l’habitude de recevoir certains de ses amis, un ou deux… Et tous, mine de rien, accueillaient, tard en soirée, après les réunions du conseil municipal, le nouveau maire Chagnon et son conseiller Rémi Dallaire… question d’aiguiller subtilement les démarches du nouveau conseil tout en demeurant au fait des entreprises municipales.

Le nouveau conseiller Rémi Dallaire avait une  »dent » contre la trésorière Réjeanne. Elle lui avait refusé l’accès au coffre-fort de l’hôtel de ville.

Peu de temps après avoir été élu, ce dernier croyait qu’il avait maintenant tous les privilèges à l’hôtel de ville et qu’il pouvait, par conséquent, aller vérifier les sommes d’argent déposées dans le coffre-fort. Réjeanne n’avait pas tardé à lui rappeler le haut niveau de confidentialité que requiert, selon le code municipal, la manipulation des deniers municipaux.

Par conséquent, seulement le Maire, elle, la trésorière, ainsi que le comptable nommé par le conseil municipal pour la préparation des états financiers de la municipalité à être présentés au ministre, avaient accès à ce coffre-fort… Rémi s’en trouvait frustré et mît en doute la parole de la trésorière. Il allait revenir à la charge, et aurait le dernier mot là-dessus.

Ce matin du mardi 16 février 1988, Mme Armande Roberts, riche productrice agricole, s’amena à l’hôtel de ville pour payer ses taxes… son premier versement, puisque l’on pouvait à l’époque, payer les taxes municipales en trois versements… un premier vers la fin février, un deuxième à la fin juin et un dernier à la fin octobre de l’année en cours.

Elle avait l’habitude de se rendre à l’hôtel de ville, vêtue d’un survêtement sale et tout taché, de grandes bottes de caoutchouc à ses pieds… qui, à l’odeur et à la couleur ne laissaient, la plupart du temps, aucun doute sur la dernière tâche que Mme Roberts avait effectuée.

Elle se devait de paraître pauvre!!! … Elle avait aussi la mauvaise habitude de payer ses taxes avec des rouleaux de vingt-cinq cents, des rouleaux de dix cents… et des rouleaux de un cent! … Réjeanne Desrosiers voulait la tuer!!! Seulement la tuer! Réjeanne devait, à ce moment, compter et recompter chacun des rouleaux… Lésineuse la Roberts!!!

Ce matin-là toutefois, Mme Roberts déposa  dans une enveloppe, douze billets de cent dollars, quatre billets de vingt dollars, un billet de cinq dollars, et vingt-huit sous sonnants (1285,28$).

Monsieur le Maire Fabien Chagnon discutait ce matin-là dans son bureau, avec Rémi Dallaire, conseiller… porte fermée… huis-clos… à deux…

À midi, Réjeanne quitta pour son lunch… elle avait l’habitude d’aller déposer à ce moment, les argents reçus en matinée. Cette fois-ci, étant donné qu’il n’y avait eu qu’une seule entrée d’argent, soit le dépôt de Mme Roberts, elle se dit qu’elle allait attendre jusqu’à la fin de la journée pour effectuer un dépôt qui serait plus considérable fort probablement, puisque d’autres contribuables viendraient sûrement s’acquitter de leurs factures respectives. Après s’être assurée que le coffre-fort était bien fermé, elle quitta pour aller dévorer son bœuf à l’étouffée qu’elle avait préparé la veille. Elle n’avait qu’à traverser la rue pour se rendre chez elle.

Vers quatorze heures trente, de ce mardi 16 février 1988, Réjeanne Desrosiers, secrétaire-trésorière de la municipalité de Sainte-Eulalie-de-Brabant complétait la rédaction d’un appel d’offres pour le revêtement en bitume d’une partie du Chemin à la Tortue, des travaux prévus pour cet été de cette même année, quand elle entreprit d’aller se rafraichir un peu, au cabinet, question de se sortir de cette somnolence lourde que nous éprouvons tous en milieu d’après-midi.

À son retour, réalisant que personne n’était venu déposer quelque centime que ce soit, elle entreprit de préparer le dépôt pour la banque. Elle se souvenait alors qu’elle n’avait reçu qu’un seul montant, soit celui de Mme Roberts… 1285,28$.
En ouvrant le coffre-fort… !!! … Surprise!!! … plus rien…


Monsieur le Maire et son conseiller avaient tous deux quitté depuis longtemps… …

Que faire??? … … Heureusement, elle se souvenait de l’article 41.2.52… Après tout, elle le connaissait bien le code municipal…


Réjeanne déclara à la police que la municipalité de Saint-Eulalie-de-Brabant avait été victime d’un vol de 1285,28$…


Au mois de septembre de cette année 1988, Fabien Chagnon, Maire de Sainte-Eulalie-de-Brabant ne se sentait pas très bien… il se demandait même s’il serait capable de passer au travers de la période de dépeçage de chevreuils cet automne… Il était angoissé, ne mangeait plus… maigrissait… avait perdu toute cette jovialité que tous lui connaissaient à l’habitude… à la boucherie…


Depuis février l’enquête policière était en cours et par conséquent, devant le fait que seules les empreintes de Réjeanne ainsi que celles de Monsieur le Maire avaient été relevées sur le coffre-fort, ce dernier se trouvait en fort mauvaise posture.
C’est ainsi que Fabien Chagnon, boucher et Maire de Sainte-Eulalie-de-Brabant raconta aux policiers que, devant l’insistance du conseiller Rémi Dallaire, il ou ils avaient convenu de vérifier l’intégrité de Mlle Réjeanne Desrosiers… avec les dépôts au coffre-fort.
Bien que le maire ait rendu tout l’argent le lendemain matin, puisqu’il ne s’agissait que de vérifier l’intégrité de la trésorière, Fabien Chagnon venait de signer son arrêt de mort.
Par la suite, si toute l’histoire devait demeurer confidentielle, la rumeur de cette intrigue circulait néanmoins dans tout le village.


Même le Doc Roche, traîna son dauphin dans la boue, depuis son cabinet… maintenant ouvert les lundis…
Fabien fut frappé d’un cancer foudroyant et mourut au milieu de 1989…


Quelques années plus tard, Rémi Dallaire fut quant à lui, reconnu coupable d’inceste (avec une de ses petites-filles)… aussi, il fut reconnu coupable pour écoute électronique illégale qu’il s’amusait à effectuer depuis sa résidence avec des appareils illicites.
C’est celui qui vole qui a toujours peur d’être volé!!!…


Réjeanne Desrosiers est maintenant Directrice générale à la Municipalité de Sainte-Eulalie-de-Brabant…
… … plusieurs pensent qu’elle dépasse depuis longtemps l’âge de la retraite.
… … Elle se rafraichit… plusieurs fois par jour… … avant et après le lunch… … elle mange peu…
… Depuis 1988 elle a appris plus de cent quatre-vingt nouvelles lois du code municipal… plus de trois cent soixante-dix amendements… participé à quatre cent quatre-vingt six ateliers en urbanisme, géomatique, administration des règles en urbanisme, hydroculture, agriculture, hygiène et santé publique, mesures d’urgence, eaux usées, patrimoine, art et culture, architecture patrimoniale, histoire, géophysique, sécurité incendie…
Elle ne pèse plus que 49 kilos… elle a encore son chignon… blanc…

L’auteur : Ancien politicien municipal… travailleur en hôtellerie, qui a les deux pieds baignant dans la merveilleuse Rivière des Outaouais…quand il ne trempe pas la plume dans l’encrier de son ancien banc d’écolier.

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