Soif – Amélie Nothomb – Éditions Albin Michel – 2019 – ISBN 9782226443885

Ils burent ses paroles jusqu’à plus soif !

LUI oublia la démesure de l’effort. L’émerveillement était de la fête.

Avant l’incarnation, il n’avait pas de poids. Le paradoxe, c’est qu’il faut peser pour connaître la légèreté. L’eau changée en vin, l’ébriété délivra l’homme de la pesanteur et lui donna l’impression de s’envoler.

L’esprit ne vole pas, il se déplace sans obstacle, c’est très différent. Les oiseaux possèdent un corps, leur envol relève de la conquête. LUI, Il ne le répétera jamais assez : avoir un corps, c’est ce qui peut arriver de mieux. Son écorce est physique. Je ne connais donc pas le nom d’un écrivain à venir qui dira : «Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau. » Il frôlera la révélation, mais de toute façon, même ceux qui le glorifieront ne comprendront pas le concept du propos.

Ce n’est pas exactement la peau, c’est juste en dessous. Là siège la toute puissance. Il faut du courage et de la force pour se soustraire à l’esprit, ce n’est pas une métaphore. 

LUI. Avant l’incarnation, j’ai peu de souvenirs. Les choses m’échappaient littéralement : que retenir de ce que l’on n’a pas senti ? Il n’y a pas d’art plus grand que celui de vivre. Les meilleurs artistes sont ceux dont les sens détiennent le plus de finesse. Inutile de laisser une trace ailleurs que dans sa propre peau.

Et c’est justement  SA PEAU que l’on clouera sur la croix. Cette croix.

L’auteure épouse parfaitement l’ombre du personnage, s’y fond même au point de ressentir tous les tourments, les questionnements de l’Homme avançant dans cette région du monde : IL ne lui suffisait pas qu’elle soit politiquement déchirée. IL lui fallait une terre de haute soif.

« En vérité, je vous le dis : ce que vous ressentez quand vous crevez de soif, cultivez-le. »

Je ne demande pas de méditer sa soif, je demande qu’on la ressente à fond, corps et âme, avant de l’étancher. Voilà l’élan mystique.

Je ne boirai pas l’eau du broc que le geôlier a laissé dans ma cellule. J’y renonce à dessein. C’est une imprudence : la déshydratation me handicapera lorsqu’il s’agira de savoir que la soif me protègera. Elle peut prendre une ampleur telle que les autres souffrances s’amortissent.

Mon père a créé une drôle d’espèce : soit des salauds qui ont des opinions, soit des âmes généreuses qui ne pensent pas. En l’état où je suis, je ne pense plus non plus. Je me rappelle avoir marché des journées entières sur les chemins en me félicitant d’être heureux de rien. Je n’étais pas heureux de rien, je savourais la légèreté.

ça pourrait être pire. La condition humaine entière se résume ainsi : ça pourrait être pire.

On inventera un jour l’expression « discrimination positive » pour suggérer ce qui aurait pu être mon attitude avec celui qu’on appellera le bon larron. Belle histoire que celle-là !

Mais elle aide à m’évader. Fuir ne m’a pas effleuré l’esprit. Dire qu’un être humain a eu un jour l’idée de la crucifixion, il fallait y penser, l’échec de mon père est dans ce constat, sa créature a inventé de tels supplices…

Je suis né innocent, quelque chose a été gâché, j’ignore comment. Je n’en accuse personne d’autre que moi. Étrange faute que celle que l’on commet vers l’âge de trois ans. S’en accuser augmente la haine de soi, absurdité supplémentaire. Il y a un vice de forme dans la création.

A trente-trois ans, j’ai eu plus que le temps de réfléchir à la scélératesse de cette histoire. En réalité, JE suis responsable du plus grand contresens de l’Histoire, et du plus délétère.

Un bel opus !

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« Le Mal » une nouvelle de Marc Helsmoortel – éditions Muse 2019 – ISBN 9786202294164

« Je me couchais sur le dos, fermant les yeux afin de ne rien voir, livré à mes seules pensées malsaines ; j’avais décidé d’être l’aveugle sans canne ni chien, rongé par ma cécité volontaire ! Je savourais cet état où je n’étais ‘’rien’’, jouissant de ma propre violence. 

Imposer mon pouvoir de vie et de mort sur ceux qui auraient le malheur de me déplaire et pourquoi pas sur ceux qui auraient l’outrecuidance de me plaire… »

Marc Helsmoortel se lance une nouvelle fois dans l’écriture, armé ici d’une plume, d’un bistouri qui deviendra son instrument, l’arme avec laquelle il va disséquer Le Mal qui hante les profondeurs de l’âme humaine.  

Son personnage «  va pouvoir déclarer une guerre à ceux que le hasard et la nécessité de tuer conduiraient un jour ou l’autre dans le bloc opératoire du  Machiavel qu’il va animer. Déjà étudiant, l’homme se faisait la réflexion qu’il n’y avait rien de plus monotone que de réussir une opération, que de se conformer au serment d’Hippocrate qui ferme les portes à toute manifestation criminelle dans l’exercice de la médecine. »

« Mais tuer arbitrairement le premier venu au moyen de mon scalpel manquait à la longue de sel, j’attendais l’aubaine, la belle affaire ! »

Pour ce vassal du mal, déposséder l’épouse infidèle d’un amant mourant, quel geste de grand seigneur !  Pour cet obsédé du « mal »… renouer avec la souffrance, quelle source indicible de joie…

Il recherchait la bestialité à l’état brut !

Quoi de plus sinistre que d’être propulsé dans l’oubli éternel, être exclu à tout jamais de l’humanité… Quelle angoisse pour ce pervers que de s’écraser dans la boue du néant.

La mèche en bataille, la plume guillerette, excité par cette analyse, l’auteur, fidèle à lui-même, plonge dans un de ses endroits favoris pour mieux savourer sa jouissance littéraire. L’endroit est mythique et cossu. Nous pouvions le voir, au gré de nos déambulations sur le boulevard, assis dans cet établissement connu sous le nom Le Balzar qui naît en 1894 entre Sorbonne, Collège de France et les facultés de médecine et de droit. La renommée du lieu n’est pas liée qu’à la cuisine, mais aussi à un personnel de salle entretenant « un rapport très particulier avec les clients, fait d’un mélange précieux de nonchalance, d’ironie et de gentillesse » qui lui donne son âme.

Que rechercher d’autre pour coucher sur le papier un récit si délicieusement diabolique.

Interview littéraire : Guillaume Sautet par Yvan – EmOtionS – Blog littéraire

Guillaume Sautet n’est pas psy, mais il allonge nombre d’auteurs sur son divan virtuel, pour les amener à parler.

Il a une manière bien à lui d’interviewer les écrivains. Un vrai échange, le plus souvent par téléphone. Et un vrai travail de sa part au préalable pour que cette discussion sonne juste.

Je vous invite à la rencontre d’un intervieweur qui a imprimé sa patte et échangé avec de nombreux auteurs francophones. Bonne découverte, et allez voir ce qu’il propose, c’est formidable !

Lien vers mon interview qu’il a réalisé dans le cadre de la sortie du recueil de nouvelles Ecouter le noir

(Photo des vacances 2019 

Bonjour Guillaume, je te laisse nous parler de ton parcours. Tu viens de la radio…

Oui c’est bien cela Yvan, je viens du monde de la radio. A la base je suis issu du monde agricole et j’ai bien failli devenir agriculteur comme mes parents, mais pour diverses raisons cela ne s’est pas fait. J’ai par la suite voulu faire des études dans le milieu des médias et notamment radiophoniques (passionné depuis l’âge de 16 ans par la radio), à l’issue de 2 années à l’école de la radio (SUFORMADIA à Toulouse) et d’apprentissage j’ai obtenu mon diplôme de niveau 3 comme Animateur Radio Polyvalent et reconnu par l’état.

J’ai pu faire mes preuves et mes gammes à Villages FM, Radio Campus, France Bleu Besançon ou encore Radio Shalom Besançon ou d’ailleurs j’ai été stagiaire ainsi que salarié pendant plus de 3 ans. J’y ai présenté une émission de sport, mais aussi été à la tête d’une matinale et de la tranche horaire du soir. Cette radio m’a également confié l’émission littéraire pendant plus de 2 ans.

A l’heure actuelle je continue à exercer en quelque sorte mon métier mais différemment. Aujourd’hui je suis chargé de relation clientèle chez un prestataire de services.

Tu réalises de nombreuses interviews d’auteurs. Tu nous parles de ta démarche et de ce que tu proposes ?

Bien écoute, c’est grâce à mon meilleur ami qui se reconnaîtra que j’ai voulu créer mon propre site internet (espacedeslivres.wifeo.com) où j’allais pouvoir podcaster en quelque sorte toutes mes interviews afin de pouvoir montrer mon travail. La démarche est relativement simple, je suis en contact en permanence avec les maisons d’édition, les auteurs et autres pour recevoir les ouvrages et ensuite faire ma sélection de livres à promouvoir ou à faire connaître.

Je propose donc quelque chose de différents des autres sites et blogs, en faisant des interviews par téléphone ou via Skype sous forme de vidéos avec des photos choisies préalablement par les auteurs, en général. Ce concept à l’air de plutôt plaire et fonctionne très bien en terme de visibilité. De grands auteurs ont participé à ce que l’on pourrait appeler une émission sous la forme radiophonique, j’en suis vraiment ravi et les en remercie infiniment, ainsi que les maisons d’édition pour leur confiance et leur disponibilité.

D’où te vient ce goût de l’interview et cette volonté de prendre le temps avec tes invités ?

Il me vient depuis très longtemps, j’aime les gens et du coup j’aime apprendre des choses sur eux, les comprendre, apprendre leurs passions, leurs goûts littéraires etc …

Pour ce qui est de laisser le temps aux invités, c’est grâce à ma formation radio et notamment par le biais d’un formateur qui me disais toujours «laisse parler l’invité il va te raconter plein de choses, il faut que tu te mettes à la place de l’auditeur et c’est toi ensuite qui pourra couper ce que tu as envie, si besoin». J’avoue que j’apprends énormément de choses sur les auteurs, je me dis : tiens qu’est-ce-que l’auditeur qui écoute l’auteur en question aimerait apprendre sur lui. On m’a dit un jour «que c’était comme une séance chez un psy, on se livre naturellement» (rire).

Et ce tandem avec Willy Lefèvre, il est né comment ? Et comment fonctionnez-vous ?

Ah mon ami Willy, mon Belge préféré hihi… Notre rencontre et amitié date depuis mon passage à Radio Shalom Besançon, ou il m’avait écouté par hasard et m’avait fortement conseillé d’interviewer un excellent auteur avec une plume exceptionnelle, je veux parler de Alain Cadéo. Pour celles et ceux qui ne le connaissent pas encore je vous conseille fortement de lire ses romans d’une légèreté incroyable, il vous embarque comme jamais avec sa poésie des mots.

Et un jour, Willy m’a proposé de collaborer avec lui afin de réaliser des interviews pour nos deux sites en commun (le sien se nomme Les plaisirs de Marc Page). Nous travaillons de la manière suivante, je m’occupe de la partie enregistrement des interviews audio et lui de la partie qui me semble la plus difficile, la partie montage vidéo avec les photos des auteurs et autres (chaque photo est calée avec ce que l’interlocuteur raconte). Il s’occupe également de la partie promotion et partage des interviews sur les différents réseaux sociaux, notamment. Je prends un réel plaisir à travailler avec Willy, c’est un vrai duo et une belle complémentarité que nous possédons.

Quand on a discuté ensemble, tu me disais que tu appréciais tout particulièrement interviewer les auteurs de romans noirs…

Effectivement, j’ai un domaine de prédilection qui est le roman noir, le thriller etc … Du coup au début on va dire que mes premières interviews étaient dans ce domaine. Même si aujourd’hui j’avoue m’ouvrir à d’autres domaines afin d’élargir mon auditoire et pour moi me faire découvrir d’autres choses.

Tu lis beaucoup ?

Hummm disons au moins 2 livres par semaine. J’aimerais lire encore plus mais avec mon travail, ma passion pour le football et notamment celui d’animer et donc d’être le speaker du stade pour un club de Besançon, et mon projet d’écriture d’un thriller cela me prend déjà beaucoup de temps. Les journées sont vraiment trop courtes (rire)

Et si tu ne devais citer qu’un livre dans tes dernières lectures ? Et pourquoi celui-ci ?

Jamais l’un sans l’autre de Joël Schmidt, c’est l’histoire d’un amour très fort entre un frère et une sœur notamment. L’auteur vous captive par l’histoire et par ses personnages pour qui nous avons beaucoup d’affection au fur et à mesure de la lecture. Un livre court et efficace avec lequel vous passerez un très bon moment.

Tu as donc aussi d’autres activités, comme d’être speaker sportif…

Je suis, comme j’ai pu le dire précédemment, un amoureux et un grand fan de football. J’ai eu l’opportunité la saison dernière de devenir le speaker/animateur officiel du Racing Besançon qui pour moi est un grand club de par son histoire et son coté familial, et je suis fier de faire partie de cette belle et grande famille.

Je te laisse le mot de la fin !

Je dirais juste : continuez de lire ou d’écrire pour que la littérature continue d’exister !

J’espère que mon projet d’écriture verra le jour comme cela a été le cas pour toi avec « Écouter le noir » qui est une vraie réussite pour moi.

Enfin je te remercie infiniment Yvan pour ce beau coup de projecteur, je sais que tu es très suivi et tu peux en être fier, tu fais du bon et beau boulot.

A bientôt amis auteurs, éditeurs ou encore auditeurs…

Source : EmOtionS – Blog littéraire

Les rats ne meurent pas qu’à Ostende ! Une nouvelle signée Willy Lefèvre – 2019

 

L’embrun du large plaquait sa chevelure clairsemée sur un crâne rabougri. L’homme ne souriait pas, traînant la patte, claudiquant, serrant sous le bras son trésor du soir, il regagnait son antre. Le dernier geste qu’il fit avant de pénétrer dans sa tanière fut de retenir ce mouchoir gluant que le vent tentait d’extirper de cette poche humide de toutes les peines qu’il avait endurées une journée de plus. En arrêt devant la porte du rez-de-chaussée, il se tâtait à la recherche de cette foutue clé qui ne cessait de se dérober sous ses doigts. Pas dans la poche de poitrine de la chemise bleue dont un pan s’effilochait au vent,  pas dans cette poche gauche du pantalon usé dont il avait hérité de son « Bienheureux-bienfaiteur », ni dans la poche droite remplie de petits billets, tickets, coupures de gazettes, ni dans la poche arrière dissimulée sous un pan du pull qu’il tentait de maintenir sur ses épaules. « Foutue clé, où t’es-tu fourrée ? ».  Un regard lancé à ses pieds qu’il avait chaussés d’une vieille paire de mocassin au cuir décoloré et affamé, rien. Un autre regard lent vers ce trottoir mille fois parcouru au fil de ces longues années de solitude, rien non plus. Il fit demi-tour en marmonnant lorsqu’il se rendit compte qu’il tenait toujours sous le bras son trésor du soir. Ce dernier, malmené par toutes les gesticulations de notre bonhomme, glissait petit à petit de sous l’aisselle à l’odeur plus que âcre qui s’y calfeutrait. D’une main aux doigts prolongés d’ongles plus que douteux, il tenta de resserrer sa prise et c’est à cet instant qu’il sentit un fluide glacial filtrer sur sa peau. Surpris il s’arrêta et trouva au creux de sa main ravinée cette foutue clé qu’il avait niché au creux du bras. D’un demi-tour déséquilibré il repartit, tête baissée de biais, pensant fendre ainsi le vent qui se manifestait de plus bel en ce début de soirée. D’un pas mal assuré suivi de cette jambe qu’il traînait depuis l’enfance, il franchit le seuil de ce bâtiment dans le cœur duquel on lui avait relégué un flat, seul havre intime qui l’isolait d’avantage. Un furtif regard dans sa boite aux lettres lui confirma qu’heureusement un toutes-boites d’une ville de province ou de la capitale, ou un magazine de quelques semaines et déjà  écorné par plusieurs lectures avaient été déposés par une connaissance de passage pour nourrir sa curiosité de l’extra muros.

Arrivé sur le palier de son étage il fut auréolé du fumet du repas que ses voisins allaient se partager ce soir encore. Les yeux mi-clos il partit dans un rêve rejoint par la nostalgie d’un lointain repas au fin fond des Ardennes où des amis propriétaires d’une vieille ferme l’avait invité pour quelques jours. En effet, quand dans ses moments de solitude la faim lui tenaillait l’estomac, le souvenir de ce séjour faisait renaître en lui les bonnes odeurs qui s’échappaient de ce fournil où la grand-mère mitonnait les repas que la famille et ses invités dégusteraient avec des plaisirs dissimulés par de bonnes rasades de vin rocailleux. « Humm », comme ce fameux soir ou arrivé tard dans la journée, il fut accueilli au milieu de la cour de ferme par cette odeur parfumée de bon beurre grillant le gigot que la vieille dame sauçait régulièrement dans l’âtre qu’il voyait par la porte entrouverte. Il se dirigea vers cette première lueur aperçue pour embrasser la vieille connaissance affairée à ses préparatifs. Sa voix un peu gutturale – qu’il maîtrisait difficilement à cause d’une forte surdité de naissance-  fit sursauter la pauvre cuisinière qui lâcha de frayeur le lourd rouleau de bois qu’elle s’apprêtait à ranger. L’ustensile tomba bruyamment sur le vieux plancher. Notre bonhomme sursauta et ouvrit les yeux. Toujours planté devant la porte de son flat, un courant d’air venait de faire claquer une porte dans le bâtiment et lui rappeler que la réalité de ce soir serait bien loin des fumets ambiants. Le pas traînant, il prit le pli de rentrer chez lui.

Seul aussi, dans un coin près de la fenêtre, se terrait un vieux fauteuil avachi, aux bras usés et  pitoyablement tendus vers lui. Ne résistant pas à cet appel, notre bonhomme se déchaussa, se tapit lourdement au fond de l’unique nid qui acceptait encore de le bercer tout en dégageant un nuage de poussière qui alourdi le trait de lumière jaunâtre de l’ultime rayon d’un reflet de l’éclairage public dansant dans ce capharnaüm, donnant à ce bric-à-brac environnant des allures de cour des miracles. Sur l’appui de fenêtre, sur le sol, sur la petite table des piles, des montagnes de vieux journaux, magazines, revues,  enchevêtrés dans un désordre devenu inclassable. Pendant de longs moments il contempla ses doigts de pieds qui pouvaient enfin respirer au travers de chaussettes trouées, et pourtant déjà reprisées par quelque couturière  de ses amies, mais qui dégageaient une odeur si piquante qu’ heureusement il parvint à couvrir par la dégustation d’un de ces petits cigarillos qu’il tira d’une petite boite reçue le matin même de son ami G.

Courant entre les chaises, sous la table, pourchassant sa sœur au milieu des jambes des grands, le vilain petit canard noir se terre, trouve une cache derrière les cartons de l’arrière-boutique. Papa est revenu, ses amis l’entourent, parlent discutent, les conversations s’animent et les projets clandestins s’ébauchent. Je n’y comprends rien, mais demain, papa m’a promis une grande balade sur la digue. Papa parle toujours, avec ses amis, ils écrivent, boivent un verre, se retrouvent autour de la table pour un rapide repas. J’entends parler de voyage, moto, clandestin, combats auprès d’anarchistes, l’Espagne, des méchants, home pour enfants…j’ai peur, ma sœur aussi, elle vient se blottir contre moi, elle pleure, je finis par sangloter, j’ai froid, brusquement une lumière m’éblouit…

Notre homme ouvre soudain les yeux qu’il cligne presque automatiquement car un trait de forte lumière lui barre le visage. L’enseigne lumineuse d’une boutique voisine vient de s’illuminer et blanchi la pièce d’une couche de chaux –quand j’étais petit aussi, je voyais le fermier chauler ses étables de ce blanc immaculé – mais ici, ce soir, c’est le blanc du vide, de la solitude, le blanc d’une page que je ne noircirai jamais. Papa écrivait, raturait, corrigeait, tout le temps.               – « Moi, pardon, excusez-moi, parlez plus fort, attendez, je secoue mon appareil auditif ». Ce matin encore on me questionnait sur ce paternel que j’ai si pu connu, si peu vu car pris par ses affaires, ses voyages. J’ai faim.

On est jeudi soir.

Le matin même, avant 10 heures, notre homme attendait comme tous les jeudis son « Bienheureux-bienfaiteur–ministre de ses finances » qui lui allongeait l’argent nécessaire à l’achat de ses provisions hebdomadaires. Ensemble dans la voiture directoriale  ils prenaient la direction du super marché. Le « BBMF » l’attendait impatiemment devant l’entrée, pressé de surveiller son personnel, sa boutique, recevoir les représentants, pressé de téléphoner à ses maîtresses, pressé de vérifier, contrôler, téléphoner à son autre bureau pour chercher après un papier qu’il trouverait quelques minutes après dans son attaché-case. Pressé, pressé, pressé. Flap, flap, flap. Notre homme, de son pas claudiquant, se pressait aussi pour ne pas faire trop attendre son « BBMF ». –« Ah bonjour m’sieu », un gamin l’avait reconnu. Une dame l’avait salué. Une bouteille venait de lui échapper des mains. Dégâts, vite, vite, vite. Comment ne pas oublier la moitié de ses commissions ?

Ce jeudi soir donc notre homme se contenta d’un large morceau d’une roue de brie, d’une miche de pain frais du jour, le tout arrosé d’un de ces rosés bon marché qui correspondait au contenu de ses maigres moyens. Puis à la lueur d’une petite lampe de salon, il se plongea dans la lecture du trésor de ce soir. Un de ces livres réceptionnés le matin même et que fruit du hasard, il avait découpé une critique pas très élogieuse la veille au soir. Mais il se méfiait des critiques littéraires, rats de salons, rats de cocktails à la foire annuelle du livre, rats de signatures d’auteurs dans les librairies. Lui avant tout, il soupesait, feuilletait, retournait un livre dans tous les sens, il le humait, il savait le temps incroyable que demandait l’écriture et l’élaboration d’un ouvrage. –« Papa aussi écrivait. De longues heures, de longues soirées… » lançait-il au fil de ses conversations. Lui, il voulait lire cet auteur encore inconnu, le découvrir, l’imaginer, l’interpréter, l’analyser, et le réfléchir, motiver son avis si on le lui demandait. Car il avait hérité cette qualité de son paternel. Il avait tout le temps pour cela. Car depuis son éjection, son éviction – il ne trouvait pas de mots pour qualifier sa mise à l’écart de l’affaire de familiale – depuis  lors sa seule passion, pour oublier, la lecture, la lecture, la lecture.

J’ai à peine vu papa. Papa  lui n’a jamais vu le sien car il a disparu quand papa était tout jeune. Savait ’il ce que c’était un papa ? Il ne lui manquait peut-être pas. Moi je ne vois pas souvent le mien. Quand je le vois, il me tient dans ses bras, il parle, il bouge, j’écoute, j’entends. Mais il va bientôt partir. Où ? Je ne comprends pas. Les grands parlent à voix basse, je suis seul dans cette grande pièce remplie de livres partout, partout. Mais j’ai peur car au-dessus de tous les livres des méchants messieurs me regardent avec des yeux tout noirs. Ils sont tout rouge, ils sont fâchés, ils sont vert, ils sont peut-être malades. Ils ne parlent pas mais ils me regardent fixement. Quand je bouge doucement, leurs yeux me fixent sans arrêt. J’ai peur, je ne bouge pas car j’attends qu’ils s’endorment mais non, ils sont toujours là. Ils me foudroient, j’ai peur…

Un cri, notre homme sursaute, ouvre les yeux et crie à son tour. Sur les genoux repose un tigre mi- ours qui le fixe du même regard inquisiteur que ces méchants de son rêve. –« Imbécile » lance-t-il. Et il alla se coucher.

Au petit matin, pour se remettre de ses cauchemars, un bénéfique plongeon dans la baignoire minuscule, c’est heureusement vendredi, le jour du bain. Il se rase de prêt car ce midi, avec son ami R. ils vont s’offrir un petit lunch à la cafeteria de la clinique. R. a une petite voiture, pleine d’enveloppe avec des photos. Car R. est photographe, une véritable vedette locale, connue depuis des générations pour courir la plage, les trottoirs, la digue, visant les familles pour les immortaliser. Toute la ville connait R., la terre entière connait R., tout le monde fait la file au Photo-hall pour prendre livraison des clichés tant attendus. –« Une vraie gloire mon ami R. ». Avec R. notre homme a été des décennies durant l’un des piliers de la vie de la station mondaine, leur présence lors d’un cocktail, d’un vernissage, d’une soirée,  donnait un cachet d’authenticité car ils représentaient l’establishment. Tout le monde les invitaient et se montraient avec eux. Mais pour l’un c’était parce que l’on aimait ses clichés, l’autre parce que l’on appréciait ses recommandations littéraires. On était loin de les prendre pour des snobs. Que du contraire. Et ils laisseront à des générations de vacanciers des souvenirs qui ne tariront pas d’éloge plus de dix ans après leur disparition. Des vrais professionnels des relations publiques.

R. avait développé un physique de traqueur, de chasseur d’images, l’œil aux aguets, petit de taille, légèrement vouté, peut-être le poids de ses appareils, deux sinon trois appareils avec ou sans objectifs  toujours en bandoulière,  la mine accentuée par un habillement caractéristique : petite veste trois quart en gabardine beige ou bleue selon la saison, avec des grandes poches extérieures bourrées de films vierges ou à développer.

Notre homme quant à lui était reconnaissable à des lieues : grand, la démarche claudicante, l’habillement négligé, usé, mais propret dans ces occasions, le regard et le sourire pétillants, sourires dont il n’était pas avare ; peut-être pour cacher ce  malheureux handicap d’élocution. Mais le charme jouait et la sympathie se partageait. Très entouré d’amis, d’enfants, de dames. Pour tous un mot, un sourire, une main dans les chevelures des enfants.

Mais ni notre homme, ni R. ne sauront qu’ils feront ensemble le grand voyage. Ensemble. Le même jour. Côte à côte. –« Allez R. viens, nous écluserons l’éternité durant ».

Il y a plus de dix années, notre homme bénéficiait encore d’une petite voiture. Lorsqu’il jouissait encore d’une relative indépendance. Elle était reconnaissable de loin, par les amortisseurs affaissés sous le poids des papiers abandonnées dans son coffre, vieux journaux, vieux magazines, vieilles revues en tous genres mais qu’il gardait. Car dans ce fatras, il pouvait, où qu’il soit, toujours retrouver l’info du moment, un article de presse, une photo individuelle ou de groupe où il mettrait le doigt sur la personne à laquelle il faisait allusion ou qui tombait dans une de ses conversations. Oh jamais de malveillance, que non. Mais il voulait toujours connaître les liens, les rapports, peut-être pour les nouer, mais surtout pour éviter des impairs. Ce besoin de nouer, de savoir, était dans les fibres héritées de son père. Et notre homme souriait déjà quand de loin il apercevait Madame de G. de la… (Elle est devenue la grand-mère, il y a 8 jours à peine, de Marie-Dominique, fille de sa propre fille Marie-Xavière, qui a épousé il y a dix mois, le chevalier François-Xavier du P…   -« Mes hommages Madame, permettez-moi de prendre des nouvelles de la petite Marie-Dominique, et comment se porte votre chère fille Marie-Xavière ?  L’heureux papa Monsieur du P… que j’ai aperçu de loin est donc revenu de son voyage à l’étranger ». Notre homme avait puisé l’information dans la rubrique naissance d’une revue mondaine, avait déjà programmé la date de cette nouvelle naissance dans la famille de Madame de G. de la…, famille présente chaque week-end dans la station, et dans une année pile moins 8 jours, la petite recevrait de notre homme une petite carte pour son premier anniversaire et ainsi de suite d’année en année. Et cette attention, il la manifestait à des dizaines, des centaines, à un nombre incalculable de personnes depuis, depuis, depuis… Les quadragénaires se souvenaient de la carte qu’ils recevaient dans leur jeunesse, de l’attention qui se transformait en un aimable salut lorsque que la délicate attention passait à la nouvelle génération, et ainsi de suite. Où qu’il soit, en rue, en ville, au supermarché, ou en déplacement dans une ville voisine ou dans la capitale même : le -« Bonjour Monsieur ! »  était toujours lancé par ses interlocuteurs d’une voix forte car avec notre homme c’était de coutume. Tout le monde connaissait son handicap auditif. Et tout le monde tenait à le saluer, Connaissant sa grande sensibilité, sa gentillesse, sa discrétion, on avait peur de le blesser par un manque d’égard à son intention. –« Bonjour m’sieu, Bonjour Monsieur, Bonjour Monsieur » Tel était l’accompagnement de son flap-flap, flap-flap, « Bonjour Monsieur », tel était l’écho de sa démarche claudicante. Cette nuée de salutations à toujours surpris et amusé les personnes qui accompagnaient notre homme. Lui ne s’en gaussait pas, il saluait, répondait par un large sourire qu’il accompagnait toujours de ce geste furtif vers la poche de poitrine de sa chemise bleue lorsque son interlocuteur faisait mine de s’approcher d’avantage pour entamer une courte conversation, notre homme activait discrètement son amplificateur auditif, une antiquité, car son  « BBMF » ne l’avait pas encore doté d’un appareil plus discret, plus moderne, « trop cher !».

-« Papa aussi accumulait de la documentation, pour ses écrits, pour ses voyages, plus tard pour ses procès ». Notre homme, lui voyageait avec toute sa documentation, car il ne lui avait pas été imparti d’endroit pour l’entreposer hormis dans les quelques mètres carrés de son flat. Donc, sa petite voiture faisait office aussi de coffre à papier. Quand vous vous déplaciez vers la capitale, ou que vous en reveniez, et qu’un ralentissement survenait, vous pouviez vous assurer que l’auteur était notre homme, qui roulait tout à son aise, rêvant aux achats qu’il allait faire ou qu’il venait de réaliser. A ces nouvelles découvertes littéraires qu’il allait s’offrir et sa petite voiture peinait à transporter tout ce bazar. Lorsque vous le dépassiez, coup de klaxon, il vous reconnaissait, et un large sourire illuminait à nouveau ce visage qui ne demandait qu’à exprimer son furtif bonheur. Car lors de ces longs déplacements, il pensait à tous ces souvenirs qui hantaient sa mémoire, aux bribes de son enfance, de ses racines.

Papa aussi a été bousculé. Grand-mère d’origine allemande avait perdu très jeune son mari wallon, mon grand-père et pour subvenir aux besoins de la famille elle travaillait sans relâche dans cette ferme d’un autre monde sise dans un pays à la langue germanique. Papa se retrouvera en pension quelque part en Belgique. Mais les premiers coups de canons de la grande guerre, comme ils disent, se font entendre de plus en plus près. Papa entend parler toutes sortes de langues en travaillant avec ma grand’mère dans cette ferme aux labeurs harassants. Nourris par quelques légumes cultivés, du pain de seigle, rarement de la viande et encore, seulement quand un animal avait été accidenté donc impropre à être proposé dans une boucherie. Après la guerre il a l’âge d’être enrôlé dans l’armée belge, il se retrouve alors comme interprète et va découvrir tout le chaos régnant à la frontière ainsi qu’en Allemagne. Il raconte, il écrit ce qu’il voit à sa famille, à ses amis. Un travail proche de celui d’un journaliste. Une vocation peut-être, ou le résultat d’une conjoncture implacable. Il est le témoin de l’histoire. Et il va la raconter, l’écrire…

G. est passé ce matin, m’apporter une boite de cigarillos que je lui avais demandée si l’occasion se présentait de passer devant un buraliste. Oh il n’y avait pas grande urgence mais sa visite était surtout un beau prétexte pour venir faire un brin de causette, pas tant avec moi, mais avec la jeune K, la collègue de A. tous deux employés dans la librairie qui porte mon nom. G. je l’ai connu jeune gamin aussi, fils d’une grande famille francophone d’Anvers. De grands lecteurs aussi. Donc je les ai vus grandir lui, son frère, sa sœur. G. est un beau jeune homme, grand, blond, hâlé, non pas par de longues séances de bronzage, mais tanné par ce soleil de la mer. G. apprécie les longues randonnées vers la hollande, les balades à vélo à travers les polders. G. est aussi un grand timide, réservé, tout comme moi, tout comme la jeune K. avec qui il tente de discourir autour d’un livre lorsque l’opportunité se présente. Car K. est toujours affairée, le déballage des cartons, la vérification des notes d’envoi, l’inscription des prix sur la première page des livres réceptionnés, leur rangement, et les conseils qu’elle prodigue auprès de la clientèle. Donc c’est vraiment un miracle lorsque G. peut bénéficier d’un court entretien avec la jeune K. Donc timidement, il sollicite un avis sur tel livre qu’il tient dans ses doigts tremblants. La jeune K. est douce de nature, intelligente jusque dans la prunelle de ce regard qu’elle a profond. G. écoute attentivement, avec une passion qu’il tente de dissimuler, mais lorsque K. le fixe pour saisir  l’effet de son court exposé auprès de G. celui-ci rosi légèrement, la jeune K. rougit et deux mains aux doigts tremblants tiennent le livre, émouvant trait d’union qui les unis un court instant. Notre homme sourit, la scène furtivement jouée par les deux innocents tourtereaux ne manquera pas de se répéter, au fil des mois, au fil des années. Ni la réserve de l’un, ni la timidité de l’autre ne viendront à bout de ces délicieuses prémices… K. n’est plus de ce monde.  G. est resté l’homme qu’il a toujours été et vit retiré du monde en ce bord de mer. Au fond du cœur, nage toujours sa petite sirène, et il lui est resté fidèle. Chaque fois qu’il passe devant la librairie, c’est toujours avec un pincement au plus profonds de son âme qu’il guette le retour impossible de cet être cher qui reste à jamais marqué en lui.

A. (André) l’employé et libraire par amour de la curiosité, est un personnage passionnant lui-aussi. Combien de vocations a-t’il suscitées ? Cité aussi par Jean-Baptiste Baronian, je ne peux m’empêcher de terminer cette nouvelle par ce qui suit :  

Le  magnifique discours de réception de l’écrivain Jean-Baptiste Baronian à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. « Et cet été là, comme presque tous les étés depuis que je suis venu au monde, je me trouve donc à Knokke-Le Zoute, avec mon père, ma mère, ma grand-mère maternelle, mes trois « petits » frères, Albert, Pierre et Claude, ainsi que Nicole, ma « grande » sœur. À moins qu’elle, en juillet 1963 justement, ne soit partie en Espagne…

Juillet 1963…

À Knokke, on construit beaucoup. Et, pour pouvoir construire, on démolit beaucoup également. Des vieilles demeures d’un autre âge, avenue Lippens ou avenue Dumortier, des petites pensions de famille désuètes aux environs de la gare, des villas biscornues du côté de Moeder Siska, ersatz de la maison de Norman Bates, le héros de Psychose, dont la vision dans un cinéma de la rue Neuve à Bruxelles m’a bouleversé, des hôtels le long de la digue ou place Van Bunnen…

Les entrepreneurs ont bien compris que l’avenir de la cité balnéaire est dans l’appartement — le flat, comme ils disent — et dans le studio. De là à mettre le grappin sur tout ce qui se délabre, empeste le moisi et donne la vilaine impression d’aller à vau-l’eau… L’un de ces hôtels, le Strand, vient d’être vendu, avenue du Littoral. À l’endroit où il se dresse, on prévoit de bâtir un ensemble d’immeubles modernes au rez-de-chaussée desquels on ouvrira des boutiques de mode et des galeries d’art. Mais, à la maison communale de Knokke, on n’est pas stupide : on se rend compte qu’entamer de gros travaux au plus fort de la saison touristique serait très malvenu. Il vaudrait mieux que le chantier débute en automne, après la retraite forcée des villégiateurs. De toute manière, on n’en est plus à deux ou trois mois près !

Juste en face du Strand, sur un coin, au pied d’une des rampes conduisant à la digue et à la plage du Zoute, se trouve la librairie Corman. Où règne encore son fondateur : Mathieu Corman. Sans partage. Sans jamais demander l’avis de qui que ce soit sur la marche du monde et la gestion de ses affaires. À la manière d’un potentat. D’un tyran. D’un franc-tireur aussi car il n’a de cesse que de dénoncer les compromissions des hommes politiques et des gens qui, où qu’ils soient, exercent un empire. Notamment le tout-puissant clergé de la Flandre occidentale qu’il exècre et sur lequel il vomit à la moindre occasion. Pourtant ce ne sont pas les bonnes idées commerciales et promotionnelles qui lui manquent. Comme il vient d’apprendre que le Strand va être désaffecté durant toute la période bénie des grandes vacances, avant de disparaître à jamais, il s’arrange pour pouvoir, au rez-de-chaussée, en occuper la vaste salle à manger, les salons et le vestibule, et pour les transformer temporairement en librairie. Pas n’importe laquelle toutefois. Une librairie où il n’y aurait que des livres au format de poche, c’est-à-dire des livres vendus à des prix attractifs. Et qu’on placerait, bien en évidence, sur des tables — celles où les clients de l’hôtel, l’année précédente encore, prenaient leur repas. Non seulement par commodité mais parce qu’il est inutile d’engager des dépenses, d’acheter des rayonnages et des bibliothèques. Encore faudrait-il quelqu’un pour tenir cette librairie provisoire. À peu de frais, bien sûr. L’idéal serait un étudiant, une jeune fille ou un jeune homme que les livres intéressent ou passionnent, et qui se contenterait, en plein été, d’un mince pécule…

Vous l’avez naturellement deviné, cette perle plutôt rare, ce sera moi. Depuis de longues années, lorsque je passe en famille une partie de mes grandes vacances à Knokke-Le Zoute, je hante la librairie Corman. Je suis même un peu devenu l’ami d’Alain, le fils du fameux potentat, et d’André, le vendeur, un homme affable et toujours souriant, qui sait tout, qui vous parle aussi bien de la peinture abstraite que du Tour de France, des magnifiques oiseaux du Zwin que de la crème ostendaise, des films envoûtants d’Akira Kurosawa, Rashomon à leur tête, que des sanctuaires méconnus de Bruges-la-morte, qui a tout lu, qui aime la littérature à la folie et qui la défend avec tant de ferveur qu’on ne peut pas ne pas y succomber. Je dois à André, et à lui seul, d’avoir découvert Jorge Luis Borges et Julien Gracq, je l’entends encore me dire avec son merveilleux accent rocailleux de la côte flamande qu’entre Le Rivage des Syrtes et Le Désert des Tartares existent d’étranges similitudes, et qu’il faut lire Hécate et ses chiens de Paul Morand pour comprendre, quand on est jeune, les violences de l’amour.

Et je dois à André de m’avoir, le premier, appris le joli coup du Strand et d’avoir convaincu Mathieu Corman de me nommer responsable de sa librairie de livres de poche. Me voilà donc à pied d’œuvre, dès les premiers jours ensoleillés de ce juillet mémorable. Très vite, je multiplie les tâches : réceptionner les cartons, les déballer, vérifier patiemment leur contenu, mettre les volumes sur les tables, les ranger selon les diverses collections et les genres auxquels ils appartiennent… Puis, il va sans dire, accueillir les clients, essayer de guider les plus indécis d’entre eux et de leur vendre l’un ou l’autre livre, faire la caisse, remplir les bordereaux des commandes… Pendant que, dehors, le soleil tape, que les gens s’agglutinent sur le sable chaud, se reposent et s’amusent, que les gars de mon âge courent les filles et leur promettent monts et merveilles.

Le labyrinthe des os – James Rollins – éditions Fleuve noir – 2019 – ISBN 9782265116702

Dans les montagnes reculées de Croatie, un archéologue fait une découverte étrange : les os d’une femme cachés depuis des millénaires dans une chapelle catholique souterraine.

Il décide alors de repartir et de revenir avec une équipe de spécialistes afin d’élucider ses découvertes.

Six personnages vont alors plonger dans la plus étrange des aventures.

Roland Novak, Croate qui avait grandi à Zagreb (32) expert en histoire de l’art et religieux.

Dr Lena Crandall, généticienne (25) ;

Alex Whrightson, géologue britannique (70)  sociable et extraverti ;

Dr Arnaud Dayne,  paléontologue français au naturel grincheux, toujours mesquin et renfrogné ;

Commandant Henri Gérard  qui fait partie des chasseurs alpins, le bataillon d’élite de l’infanterie française.

Dans le système de cavernes, des peintures primitives élaborées racontent l’histoire d’une immense bataille entre des tribus de Néandertaliens et de sombres créatures. Avant d’avoir pu comprendre qui était ce mystérieux ennemi représenté, l’équipe de recherches est attaquée par un ennemi mystérieux.

Pendant ce temps, à Lawrenceville, Géorgie,

Dr Maria Crandall, arrive devant la porte de l’enclos de Baako situé dans la station expérimentale du Centre national de recherches sur les primates Yerkes au beau milieu d’un parc de 40 hectares de terrain boisé. Le centre était rattaché à l’université Emory d’Atlanta, situé à une cinquante de kilomètres de là.

Au comportement du primate, Maria comprend que Léna, sa sœur jumelle, son binôme, est en danger à des milliers de kilomètres.

Cette nouvelle enquête mènera le commandant Cray Pierce et la Sigma Force dans un passé lointain. Ils devront retracer l’évolution de l’intelligence humaine depuis sa véritable source.  Ils seront plongés dans une bataille cataclysmique pour l’avenir de l’humanité qui s’étend à travers le monde… et au-delà.

James Rollins est un auteur de thrillers de renommée internationale, souvent comparé à Michael Crichton. Spéléologue et plongeur invétéré, il s’inspire de ses aventures personnelles pour écrire ses romans, dont 17 ont déjà paru chez Fleuve Éditions.

Scènes de crime – 200 ans d’histoires et de sciences criminelles – Val Mc Dermid – Éditions Les Arènes – 2019 – ISBN 9782711201204

La justice que nous connaissons aujourd’hui n’a pas toujours fait preuve de discernement. La notion selon laquelle la loi criminelle doit s’appuyer sur des preuves est assez récente.  Cela changea avec la compréhension croissante que la scène de crime contenait toutes sortes d’informations utiles et avec l’apparition de domaines scientifiques permettant d’analyser ces informations et de les présenter au tribunal. La science forensique – c’est-à-dire la recherche d’une preuve légale – était née.

Dans ce récit fouillé, la romancière retrace ici l’histoire de la criminologie, rassemblant toutes les techniques élaborées pour rechercher des preuves, ainsi que les grandes affaires criminelles qui ont été résolues grâce aux experts en criminologie qui allaient aider les tribunaux à transformer les soupçons en certitudes.

Les sciences criminelles n’ont cessé de se développer et de se perfectionner depuis deux cents ans.

L’histoire de cette science forensique, et de ce chemin de la scène de crime au tribunal, a aussi alimenté des milliers de romans policiers.

La vérité est que la science criminelle ne commence qu’avec un système légal fondé sur des preuves.

La scène est le témoin silencieux. Peter Arnold, spécialiste de la scène de crime.

L’une des figures clés dans la compréhension des preuves sur la scène de crime fut le Français Edmond Locard. Après des études de médecine et de droit à Lyon, il créa le premier laboratoire de police technique et scientifique en 1910.

Identifier, collecter et préserver les traces, la technique de  travail fait ses premiers pas.

Mais que tirer d’un incendie criminel ? Les secrets du feu sont souvent détruits avec lui. Et c’est souvent l’une des frustrations des enquêtes sur les incendies.  Reste alors aux enquêteurs la recherche de témoins éventuels. Et tirer le meilleur d’un témoin est un autre art. Reste à harmoniser la complexité.

De la scène de crime, en passant aux enquêtes sur une scène d’incendie, le désir humain de comprendre comment les morts ont rencontré leur destin n’est pas nouveau. Tout remonte à plus de 750 ans, en 1247, quand un officiel chinois appelé Song Ci écrit un premier manuel pour les coroners. Il contenait le premier exemple écrit d’entomologie forensique, l’utilisation de la biologie des insectes dans la résolution d’un crime.   

Pour la première fois, la célèbre romancière Val McDermid nous fait découvrir, chapitre après chapitre, les grandes affaires criminelles qui ont été résolues grâce aux « experts » d’hier et d’aujourd’hui. Elle nous raconte avec brio comment, grâce à la science, les enquêteurs arrivent à retrouver sur une scène de crime des traces qui peuvent devenir des indices, et parfois des preuves.

Médecine légale,  toxicologie,  la recherche d’empreintes digitales, l’anthropologie, la psychologie forensique  tous ces points et bien d’autres seront abordés par l’auteure. En effet, en salle d’audience, lorsque tout sera disséqué, interprété, évalué, dépositions des témoins et des accusés, il faudra aux orateurs un talent unique et expliquer au tribunal cette preuve d’une manière compréhensible pour un jury dépourvu de connaissances préalables.

Un livre d’histoire aussi passionnant et effrayant qu’un polar.

Opération Macron – Éric Stemmelen – Éditions du Cerisier 2019 – ISBN 9782872672189

 « Je suis statisticien de formation : je ne crois donc pas à l’incroyable. Je sais que lorsque l’enchaînement des événements est toujours favorable à la même personne, cela n’est que très rarement l’effet du hasard. Au casino, un joueur chanceux c’est une chose, un tricheur professionnel à la solde d’une bande d’escrocs, c’en est une autre. » Éric Stemmelen

Avec la précision et la minutie d’un horloger, Éric Stemmelen démonte les mécanismes de fabrication de la « créature » nécessaire à ce qu’il nomme un tranquille coup d’Etat.

Il décrypte les mécanismes médiatiques qui ont permis, de 2012 à 2017, l’ascension et l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française. Il explique comment le pouvoir financier, via les journaux et les chaînes d’information qu’il possède, a organisé l’intronisation d’un homme d’Etat à sa solde. Tous ces médias privés sont détenus pour la plupart par une clique de dix milliardaires : Arnault, Berlusconi, Bolloré, Bouygues, Dassault, Drahi, Lagardère, Mohn, Niel et Pinault. Tous ces ploutoctrates ne manqueront pas de s’acharner aussi contre Monsieur et Madame Fillon ; ils se vautreront de façon  unanime dans une énorme campagne apologique et adulatrice d’une indécence rare en faveur d’Emmanuel Macron et de son épouse Brigitte.

« J’ai suffisamment d’humilité pour ne pas prétendre parler à Dieu ». Emmanuel Macron. La belle laïcité ! Le même se réfugiera plus que de raison dans un verbiage prétentieux et pseudo-philosophique de lycéen en classe terminale qu’il nous tartine quand un sujet l’importune : « Je fais le lien entre la transcendance et l’immanence. J’ai toujours assumé la dimension de verticalité mais, en même temps, elle doit s’ancrer dans de l’immanence complète de la matérialité ». Quel fatras ! Quelle boursouflure ! Étalage sans suite de mots ennuyeux qui cachent un vide profond.

De janvier 2012 jusqu’à l’intronisation « jupitérienne » de 2017,  Éric Stemmelen a investigué, fouillé, décortiqué au jour le jour l’ensemble des médias français aux mains de la grande finance. Et sous nos yeux, page après page, se reconstitue le puzzle : comme dans une enquête policière, s’élabore le « storytelling », la merveilleuse ascension inlassablement répétée, mensonge et falsification inclues si nécessaire.
Le pouvoir financier et économique voulait un homme à sa dévotion, les médias à ses ordres l’ont fabriqué. Quid du rôle du dénommé Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l’Élysée, mais surtout serviteur zélé de la haute bourgeoisie catholique (Bernardins) et transnationale (Aspan), et aussi mentor d’Emmanuel Macron ?

Une préface de Gérard Mordillat ainsi qu’un prologue de François Ruffin mettront vite le lecteur au diapason.

Chronique d’un tranquille coup d’État

Emmanuel Macron est devenu président de la République française à la suite d’un « incroyable concours de circonstances », nous est-il seriné un peu partout. En trois mois, cinq politiciens des plus expérimentés, des lascars de première envergure, ont disparu, éliminés de la course : deux anciens présidents de la République, Sarkozy et Hollande, et trois anciens Premiers ministres, Juppé, Fillon et Valls. Brillant tableau de chasse. Cinq morts violentes dans le milieu, en si peu de temps : le policier le plus obtus se refuserait à admettre un « concours de circonstances ». Un enquêteur, simplement épris de justice, reprendrait patiemment le déroulé des événements et relèverait les indices concordants, le faisceau de présomptions. C’est ce que fait l’auteur. Il livre ici l’état de ses recherches. Il s’agit d’une enquête à charge, il ne s’en cache pas. Pour entendre les arguments de la défense, il suffira d’acheter n’importe quel journal ou d’allumer à n’importe quelle heure son poste de radio ou de télévision.

Le pauvre Jean-Louis Borloo ne sera guère récompensé de ses cajoleries envers cet ovni. Il en exprimera quelque amertume : « C’est le problème d’une monarchie qui a décidé de permettre à ceux qui courent le plus vite de courir plus en plus vite. Cette vision de la société, je la trouve inefficace et dangereuse ».