Sur les rives du Même – Claude Miseur – l’Arbre à paroles – 2020 – ISBN 9782874066993

Amère poésie

oh ma chimère

ma belle ébréchée

par ce temps de surcroit

si friable

En habitué des longues randonnées contemplatives, je ne peux m’empêcher de me retourner et de poser un regard sur le paysage ignoré.

Faisant fi de toute convention, je viens de lire les premières pages du recueil de Claude Miseur en commençant par la fin…

Avec juste ce qu’il faut

d’encre trempée

dans le paysage je tente

une perspective

Dans le calme du décor, là sur l’autre pan de la colline, danse la volute d’une fumée sans pied…

Pénétrer

dans le sous-bois de pins

s’écorcher la langue

aux ronciers

qui veillent entre les grumes et le champ de myrtilles

c’est oublier que l’été décroît

*

Dessous la cendre

un feu si tendre

des hauts fonds remonte

dans la langue

Le poète déambule, porteur de ses pensées.

Tout un monde reflété au creux de l’ornière que balafre la boue des chantiers du vivre… 

Et voilà que Claude Miseur nous invite dans une magnifique randonnée.

Comme un oiseau guilleret ou un sage attendrissant il invite le lecteur sur les flancs de sa mémoire, mieux encore sur les rives du Même. Il met sous nos yeux nos propres ignorances, nos oublis volontaires que nous aimerions voir charrier au loin…

Quand la poésie piétine ses propres silences sait-elle encore ce qu’elle dit

J’ai fait les poches

de mon ombre

elle cachait les clefs

d’un nuage

Dernières pages obligent, je découvre l’avant-propos signé d’Éric Allard. « C’est une poésie vigilante, attentive qui guette l’être dans l’incertain… »   Je suis tout heureux de mon instinct de cette promenade poétique commencée par la fin. Eric Allard m’offre une nouvelle lecture du merveilleux recueil de Claude Miseur.

Le livre au temps du confinement – Tanguy Habrand – Les Impressions Nouvelles – 2020 – 9782874498176

L’intérêt pour l’ouvrage se marque à la lecture de la quatrième de couverture :

Une analyse de l’impact du confinement du printemps 2020 sur la chaîne du livre, de l’édition aux bibliothèques en passant par les libraires et les lecteurs. Elle retrace la mobilisation des acteurs et les discours selon les professions, révélant les valeurs et la position de chacun. La crise sanitaire a par ailleurs révélé la saturation de la filière et profité aux plateformes numériques.

En prenant pour objet le livre au temps du confinement, cet essai tente d’appréhender le fonctionnement de l’industrie du livre à l’arrêt. Contrairement à ce que l’on pourrait penser en effet, la chaîne du livre n’est pas tombée en léthargie. La chaîne du livre s’est adaptée au confinement. Ses terrains d’élection ont été le théâtre d’une activité intense : auteurs, éditeurs, imprimeurs, distributeurs, diffuseurs, libraires, bibliothécaires et lecteurs ont été à l’origine de stratégies de survie, constructives ou désespérées, et d’un grand nombre de discours sur le livre et les métiers du livre.

C’est à ce jeu d’interactions et aux conflits de valeurs qui en découlent que se consacre Tanguy Habrand, considérant que la crise du Covid-19 a joué, dans les activités du monde social, le rôle d’analyseur. Qu’il s’agisse du caractère essentiel du livre et de ses implications, de la vente en ligne, de l’édition numérique, de la surproduction éditoriale, de la place de l’édition indépendante ou encore de l’aide publique au secteur, les acteurs placés en état d’urgence ont été conduits par la force des choses à exacerber leurs positions, à faire face à leurs propres contradictions et, ce faisant, à se dévoiler.

Tanguy Habrand est enseignant-chercheur au Département Médias, Culture et Communication de l’Université de Liège. Ses principales recherches portent sur l’histoire sociale de l’édition, les stratégies éditoriales et le développement numérique de la chaîne du livre. Il est responsable de la collection Espace Nord et co-directeur, avec Dick Tomasovic, de La Fabrique des Héros aux Impressions Nouvelles.

Pour ma part, après une lecture assez ardue, j’estime que l’auteur décortique un mammouth.

Le pense que la force du système repose plus sur les petits éditeurs et leurs rencontres privilégiées avec les libraires et les bibliothécaires motivés qui sont, il ne faut pas se voiler la face,  les parents pauvres du système.

Raccourcir les contacts : Auteurs – éditeurs – lecteurs. Insister auprès des librairies pour une meilleure connaissance de leur « fond » qui ne devrait être à terme constitué que de petites perles intemporelles. De la fine épicerie et non des stocks d’invendus insipides propres au fast-food.

Le livre au temps du confinement – Tanguy Habrand – Les Impressions Nouvelles – 2020 – 9782874498176 – Le mot de Philippe Smans

Une analyse de l’impact du confinement du printemps 2020 sur la chaîne du livre, de l’édition aux bibliothèques en passant par les libraires et les lecteurs. Elle retrace la mobilisation des acteurs et les discours selon les professions, révélant les valeurs et la position de chacun. La crise sanitaire a par ailleurs révélé la saturation de la filière et profité aux plateformes numériques.

Le sujet est passionnant, et aurait pu être traité également de manière passionnante.

Malheureusement, ce n’est pas le cas, malgré une maîtrise évidente du sujet et de nombreuses sources d’information et références.

Le fil conducteur est confus, et les phrases sont alambiquées, comme pour faire « plus sérieux » ou « plus littéraire ».

On aurait aimé un style plus percutant, desservant un récit et non pas une collection de faits et dates faisant davantage penser à un travail académique qu’un livre destiné au grand public.

En définitive, on ressort malheureusement de la lecture en ayant le sentiment de comprendre encore moins le monde du livre, alors que l’objectif avoué était de profiter des événements liés au confinement pour « mettre à nu » les choses. 

Philippe Smans

Ulysse a dit… – Mona Azzam – Éditions La trace – 2020 – ISBN 9791097515362

À la recherche d’autres rivages…

Décembre 2018

Ulysse, un financier converti en gardien de phare.

Seul Ulysse savait : il était libre et ce phare, perché dans la solitude de ce point reculé, à l’ouest de la Méditerranée, était la fenêtre ouverte sur la liberté d’une vie choisie loin de tout faux-semblant ou diktat.

La liberté de pouvoir vivre pleinement sa seule et unique passion : l’Écriture.

Il avait été mis en garde quant aux effets potentiels d’une solitude prolongée. Il savait que parfois, les cieux se troublent et retiennent prisonnier un goéland dont le rire égaré résonne, silencieux. Et dans ce silence ombrageux, le mot, écho d’antan se fige, victime malgré lui des tourbillons de l’existence.

Deux ans déjà.

Deux ans ici dans ce phare de Gibraltar, isolé entre deux continents.

Depuis son perchoir dominant la mer, à l’abri des vents et frôlant presque les cieux, seules les notes d’Automne de Vivaldi emplissaient ces lieux d’un autre âge lorsqu’un bruit fracassant l’arracha malgré lui à sa jouissance extatique.

Sursautant, bousculant par mégarde sa tasse de thé dont le liquide, noirâtre, dévora les feuilles de son carnet, diluant son écriture nerveuse et en recouvrant les mots. Ses mots, désespérément noyés, suffoquaient dans les flots sombres dont les arômes entêtants, l’écœuraient désormais.

Ulysse se précipita vers la lucarne et …

Un voilier gisait là, semblable à une plume blanche se mouvant vertigineusement à la surface de l’eau.

Lui, le financier converti en gardien de phare, l’écrivain dont le manuscrit s’était noyé, victime d’un bruit, d’un signe de vie, se lançait, s’élançait à l’aventure.

Dans les flots, une voix fluette…

Des pleurs qui disaient, dans une langue universelle, la douleur, la perte et l’angoisse. Et qui vinrent à bout d’Ulysse, mettant en lambeaux sa sérénité apparente.Je suis Maïmouna.
Je suis sénoufo et malienne.
J’ai treize ans.
J’ai quatre frères et trois sœurs.
Et je suis montée sur le bateau,
il y a longtemps, je crois.
Un jour, je ne sais pas quel jour,
je suis montée sur le bateau car Ma m’a dit, monte.
La France ;
le Djinn aux cheveux longs couleur de blé t’attend…

La faiseuse d’anges – Sandrine Destombes – Éditions Hugo poche – 2020 – ISBN 9782755684810

– Vous allez vous détendre. Concentrez-vous sur le métronome. Écoutez ma voix. Soyez sans crainte, vous êtes en sécurité… Comment vous sentez-vous, Max ?

– J’ai peur !

– Détendez-vous, vous ne risquez rien. Quel âge avez-vous, Max ?

– J’ai huit ans.

– Que faites-vous ?

– Je n’ai pas droit de le dire.

– Et où êtes-vous en ce moment .

– Je ne sais pas. Je suis à l’étroit… il fait noir… je ne peux pas respirer.

Belle et indépendante, Max est parvenue à s’imposer dans un monde d’hommes en devenant inspectrice de police. Mais elle reste secrètement hantée par le meurtre de sa mère quand elle avait 8 ans.

C’est alors qu’une révélation lui donne l’occasion de prendre son destin en main.

La commissaire Maxime Tellier, n’est pas très réputée pour sa patience. Enzo, son ancien instructeur, son mentor savait y faire. Il trouvait toujours les mots justes, savait la caresser dans le sens du poil. Poil qu’il faudra d’ailleurs que tu ailles te faire épiler ! maugréa-t-elle. Mais après trente-cinq ans de bons et loyaux services, il allait pouvoir enfin profiter de sa retraite. Sa petite bicoque en Italie l’attendait. Son paradis, disait-il, et Max se laissait parfois aller à l’envier. Enzo était un sage. C’est tout du moins ainsi qu’elle se le figurait…

Un jour donc,  la commisaire se retrouve à devoir enquêter sur une série de meurtres particulièrement violents. Des femmes, entre quarante et cinquante ans, sont assassinées un peu partout en France suivant le même mode opératoire. Le seul point commun des victimes : la Normandie. Max n’a d’autre choix que de quitter sa juridiction parisienne pour collaborer avec les services de gendarmerie de Lisieux où une cellule de crise a été créée.

Une fois sur place, Max comprend rapidement que la région n’est pas le seul élément déclencheur de ces meurtres.

En parallèle, Max se retrouve acculée par un nouvel élément lié à une enquête nettement plus personnelle qu’elle mène depuis trente ans. L’assassin de sa mère vient de refaire surface…

Avec Les jumeaux de Piolenc (traduit en six langues et paru chez Hugo Thriller), Sandrine Destombes a remporté le Prix VSD RTL 2018 du meilleur thriller français, présidé par Michel Bussi.

Rappel de la chronique de Guillaume Sautet pour Les jumeaux de Piolenc

Petites histoires à veiller couché – Benoît Piedboeuf – Éditions Weyrich – 2020 – ISBN 9782874896064

Je pris chacun des visages dans mes mains, caressai les cheveux, les joues que j’avais polies. Mes doigts me parlaient, les yeux m’agitaient le cœur, le souvenir pouvait se construire dans ma tête. Je pouvais mieux imaginer d’où je venais, de qui j’étais la synthèse, de quel amour j’étais né. J’imaginais, à voir le visage et les yeux, quelles avaient été les attentions de mon jeune âge, l’amour qui avait dû accompagner ma naissance, le bonheur du début. Je devinais la douceur que m’avait donnée une maman, ma maman, dont je faisais connaissance, enfin. Je ne pleurais pas, mais des frissons me parcouraient le dos. J’avais, sans le savoir, recomposé mon histoire.

Et l’éditeur de préciser : passager curieux de notre temps, boulimique de l’autre comme de l’art, la vie sociale et la politique, Benoit Piedboeuf écrit dans le refuge intime du soir et de la nuit . Ce premier recueil de nouvelles rassemble des textes émouvants qu’il a sortis de son imaginaire, inspirés de ses rencontres et de ses expériences de la vie et de la mort. Ce premier tome en appelle d’autres.

Et je suis de cet avis.

Surtout que ce bel objet sorti en septembre dernier est finement illustré par Yves Piedboeuf, le frère de l’auteur, professeur en arts plastiques à Saint-Luc à Liège. Ce binôme me rappelle bien évidemment cette autre alliance formée par les frères Michel et Alain Cadéo  dont l’ouvrage Lettres en vie vient lui aussi de sortir aux éditions La Trace il y a quelques jours à peine. Une des nouvelles de Benoît Piedboeuf, (dont je laisserai au lecteur la découverte) nous baigne dans cette ambiance feutrée où quelques fraîches volutes de savon frais nimbent certains aînés.

Mais revenons à nos moutons. Oh, très facilement tant l’écriture et les sujets évoqués me font toujours penser à l’auteur déjà cité, Alain Cadéo. Zoé, la boulangère… et Théo, héros de Mayacumbra, traversent les pages et s’insinuent dans le récit de Benoît Piedboeuf.

Bon, maintenant que j’ai joué mon rôle de chien de berger et que tout ce petit monde est rassemblé,  « Ma » prononcé à l’italienne, voilà seize nouvelles qui ne manqueront pas d’illuminer vos longues soirées d’hiver, tant l’atmosphère de chacune d’elles vous plongera dans une réflexion tout empreinte de bonhommie pour l’une, d’humanité pour l’autre.

Michélé, la première nouvelle commence fort. Ce fils de « rital » étudiant la gestion financière et livreur de pizza nous surprendra par les astuces déployées pour charmer la belle Maggy.

Mais laissons les tourtereaux pour suivre Léon qui s’en venait à la boulangerie chercher une petite miche de pain. La vendeuse avait l’habitude de son regard un peu vide, ….   Un léger nuage de farine, une lettre, un homme de Loi. Cher petit…

Anatole, et Mozart,…

« Accident sur l’E411 »… Albert(e)  et nous devenons spectateurs d’une transmutation spectaculaire… et le clin d’œil du petit Jacques B  en salle de réveil réactivera certains neurones. « Mi-ange, mi-démon ».

Xavier, Lucien, Arlette, Igor et combien d’autres  nouvelles encore nous feront sortir des sentiers battus et découvrir une écriture tout en fraîcheur qui gagnera rapidement en maturité tant l’on perçoit que la plume est guidée par un esprit bien observateur de la gent humaine, de ses petits travers, ses amours et ses espoirs.

Un jour viendra couleur d’orange – Grégoire Delacourt – Éditions Grasset – 2020 – ISBN 9782246824916

Jaune. Dans une France en proie à la révolte, tous les cœurs ne dansent pas les mêmes querelles.

Quand le ciel se marbrait de cuivre, les premiers gilets jaunes ressemblaient à des flammes qui dansent ; des lucioles d’ambre. Il y a toujours quelque chose de joyeux de partir au combat…

Sur la grande banderole, l’encre noire du slogan de Pierre brillait dans le soleil froid. « On veut juste une vie juste. »

Au barrage stoppa une voiture qui représentait quatre virgule sept années de smic, et encore… Laisse, a dit Pierre à Julie. C’est pour moi. Et Pierre s’est approché de la Porsche. Le conducteur était bel homme. Regard clair. Visage doux. La cinquantaine. Assis à l’arrière, un garçon de l’âge de son fils. L’enfant était occupé à sa tablette, il ne percevait rien des éclats de mécontentement des hommes. De l’air soufré. Pierre a fait signe à l’homme de baisser sa vitre. Sa guerre venait de commencer…

Bleu. Dans chacune des chambres, le mur qui faisait face au lit était bleu. Un bleu azurin, presque pastel. Une immensité en trompe-l’œil. Ici, au cinquième étage, c’était de fin de vie dont on parlait. Ceux qui arrivaient avaient encore faim mais plus aucun appétit. Les bouches ne mordaient plus. Les doigts tricotaient le vide… Parfois les yeux suppliaient. Les malades partaient mais voulaient encore rester. Louise avait été infirmière au premier. En néonatalogie. Elle avait choisi ce service après la naissance de son fils car l’accouchement avait été difficile. Presque une bagarre. Depuis l’enfant n’avait jamais supporté qu’on le touche. Le contact de l’eau, le poids de l’eau l’avaient fait souffrir, tout comme certains vêtements sur sa peau, certaines matières et il lui avait semblé qu’ici, elle pourrait se rattraper. Toucher. Caresser. Ressentir. Avoir enfin des mains de mère ; des gestes millénaires.

Mais aujourd’hui, Louise est assise dans cette chambre bleue où le mur d’en face est bleu. Elle travaille désormais à l’étage où l’on ne dit plus il vivra mais il s’en va. Dans le bleu. La couleur du ciel.

Rouge. Pierre s’était éloigné de Louise. Il y avait eu cette étrangeté. Un bébé, et personne dedans. L’enfant les consumait. L’absence de rire dans la maison leur faisait le teint cendreux, le regard triste ; Geoffroy leur fils était un feu qui ne chauffait pas.

Tandis que le pays s’embrase de colères, Geoffroy, treize ans, vit dans un monde imaginaire qu’il ordonne par chiffres et par couleurs. Sa pureté d’enfant « différent » bouscule les siens : son père, Pierre, incapable de communiquer avec lui et rattrapé par sa propre violence ; sa mère, Louise, qui le protège tout en cherchant éperdument la douceur.

Geoffroy aimait les arbres et les forêts. Il aimait les écorces et les feuilles… Il aimait le vert. Le vert apaisant et silencieux. Mais voilà, les mamans ne comprennent pas toujours les élucubrations de leur petit garçon de treize ans  et Louise, ce jour-là, n’avait pas soupçonné la route qu’avait commencé à suivre l’enfant. Son fils dépeuplé… Geoffrey le bizarre. La tête de Turc de l’école.

Vert véronèse. Djamila est un prénom dérivé de l’arabe Jama’le qui signifie « beauté » Que l’on peut aussi traduire par « remarquable de beauté »…Et la jeune Djamila, aux yeux d’un vert étonnant, une peau caramel… en butte à la convoitise des hommes, est fascinée par la candeur de petit prince de son ami Geoffroy.

Fureurs, rêves et désirs s’entrechoquent dans une France révoltée. Jaune néon…

Et s’il suffisait d’un innocent pour que renaisse l’espoir ?

L’auteur plonge dans le combat d’une société, de ses désespoirs, de ses êtres différents… Germinal à ses heures.

Mais n’est pas Zola qui veut.   Une grande histoire d’humanité retrouvée.

« Moëlle Ritale », un formidable texte de Richard Miller – Ulenspiegel, n°3, Automne 2020 (Editions du CEP) – Le mot de Pierre Kutzner

Jean Jauniaux, qui en a lu bien d’autres, ne s’y est pas trompé. Et, c’est à juste titre qu’il souligne les remarquables qualités littéraires de ce texte de Richard Miller. L’interview que Jauniaux a réalisée sur sa web radio est un modèle d’intelligence et de complicité, une superbe leçon de compréhension en profondeur et finesse d’un auteur et d’un texte.

Je lis Miller depuis longtemps (1976, exactement, depuis que nous nous sommes retrouvés en philo à l’ULB et que nous avons commencé à échanger nos textes). J’ai presque tout lu, même certains de ses textes écrits en tant que mercenaire de la rhétorique idéologique.Ses nouvelles, ses textes philosophiques et politiques, ses essais sur la peinture, la littérature, le cinéma, l’éthique, et bien sûr sa thèse de doctorat « L’Imaginisation du Réel » (ULB, 2011).J’ai toujours considéré son « Cobra » (Nouvelles Éditions Françaises, 1994) comme un très grand livre qui fait bien davantage qu’annoncer la thèse de doctorat puisque, pour moi, tout est déjà là en de fulgurantes visions et qu’il constitue, sans doute, une des meilleures études du mouvement Cobra.

Tout ceci pour dire que je suis plutôt un habitué de l’écriture et des idées de Richard Miller. Je ne peux, ici, m’attarder sur tout ce qu’il a brillamment développé pendant de nombreuses années avec une force de travail qui m’a toujours sidérée (bien sûr, tout ce qu’il a pensé et écrit le fut en plus de ses nombreuses tâches d’homme politique, toujours sur le pont). Cet infatigable travailleur, extrêmement créatif, n’a cessé de me surprendre.

Et c’est encore le cas avec « Moëlle ritale » qui inaugure une autobiographie « imaginiste ». Ce texte est une rupture profonde – au niveau de l’écriture – avec tout ce que Miller a écrit jusqu’à présent. Non pas que tout l’acquis soit abandonné ou bouleversé, bien au contraire, mais parce que la forme (qui n’est pas du tout quelque chose d’accessoire, quelque chose qui serait comme un décor pour présenter quelques idées) ici trouvée, émerge criante de vérité et de nécessité absolue. Cette écriture « nouvelle » est la vie même, dans son essence, de ce que Miller veut exprimer. Forme et fond sont indissociable. Profondément.

L’autobiographie devient un texte de sang, de douleur, de déchirements existentiels et philosophiques (néanmoins sans pathos à bon marché), un texte qui broie la langue, la déchire, la plie pour dire l’imaginisation singulière du réel, l’imaginisation très singulière de R.M.

Ce texte est truffé de références (personnelles, philosophiques, littéraires, sociales, politiques,…) – Miller l’a évidemment écrit à partir de tout ce qui l’a constitué – mais ce ne sont jamais de pesants effets qui alourdiraient le texte…qui néanmoins reste difficile, d’une certaine façon si on souhaite en élucider tous les éléments.

Que l’on ne se méprenne pas, cette « autobiographie » n’a évidemment aucun rapport avec les récits des souvenirs de vacances, les cousines et les cousins, les amis, les petits flirts, l’école, les camps scouts, les repas en famille, les greniers remplis de vieilles malles, etc. Toutes ces petites choses qui quand elles sont bien écrites, bien racontées (ce qui est plutôt rare) peuvent éventuellement prétendre à une portée plus universelle, au-delà de leur particularité souvent triviale. Les « souvenirs » revisités de Miller et surtout son écriture sont d’emblée très loin de ces gentilles évocations. Il y a chez Miller une âpreté sans concession…d’abord pour lui même qui s’interroge sur l’identité fragmentée de R.M. Et bien sûr, il le fait en parfaite cohérence avec sa conception imaginiste de la réalité, dans l’entrelacement du réel et du fictif, dans l’interrogation de ce qu’il appelle des images-de-réalité.

Le texte de Miller est intimement lié à sa philosophie. Forcément. Peut-être est-ce là une difficulté de lecture. Car oui, il s’agit d’un texte exigeant mais si riche que l’aventure (la lecture) se transforme en une plongée passionnante (et risquée) dans un univers vaste, complexe contradictoire, souvent douloureux: « Les hurlements des douleurs crispées » et « les entrelacements des contraires… », La Vie, comme disait Tristan Tzara dans le Manifeste Dada.

L’interview que Jean Jauniaux a réalisée de Richard Miller permet assurément d’entrer dans ce texte et de l’apprécier. Je ne puis qu’en recommander l’écoute.

Pierre Kutzner

Le sel de tous les oublis – Yasmina Khadra – Éditions Julliard – 2020 – ISBN 9782260054535

Les larmes ruisselaient sur les joues de la femme, s’égouttaient de son menton, suintaient en taches grisâtres sur son corsage. Dalal ne les essuya pas. Elle était déjà ailleurs, les yeux rivés à la valise en carton qui confirmait le désastre. Ces yeux immenses qui faisaient rêver Adem naguère et qui lui paraissaient désormais aussi insondables que l’abîme.

Adem Naït-Gacem ne tenait pas à savoir quoi que ce soit. Cela ne ferait qu’enfieller les choses. Le miroir venait de se briser. Aucun argument ne minimiserait le drame. Certaines blessures atteignent la plénitude du malheur dès lors que l’on cherche à comprendre pourquoi ce qui a importé plus que tout au monde doit cesser de compter.

Adem ne voyait pas ce qu’il était possible de réparer. Il est des turpitudes que l’on ne soupçonne pas, des faillites que l’on ne surmonte pas, des prières aussi atroces que les peines perdues.

Tout venait de se figer.

*

Dès les premières phrases, le lecteur devient le chef d’orchestre de sa lecture. L’écrivain, compositeur d’une partition aux mille et une suggestions, laisse très rapidement libre choix au lecteur de pousser tel ou tel personnages dans le jeu de l’interprétation des mots et des phrases qui coulent au fil des lignes et des pages. Chaque personnage devient le soliste de ses émotions.

Très rapidement, le tonnerre des sentiments, puissamment amplifié par le roulement de tambours, laisse finement ressurgir le son lancinant d’un luth émanant du plus profond de l’âme.

*

Si ton monde te déçoit sache

Qu’il y en a d’autres dans la vie

Sèche la mer et marche

Sur le sel de tous les oublis…

Ne supportant pas le vide laissé par le départ de son épouse, l’instituteur abandonne ses élèves et, tel un don Quichotte des temps modernes, livré aux vents contraires de l’errance, quitte tout pour partir sur les chemins.

« Je suis triste parce que j’ai pas d’histoire . C’est comme si j’étais tombé de la lune» lui confia Laïd qui crevotait dans une aile de l’asile psychiatrique de Joinville.

– Ce qui nous différencie de ces pauvres bougres, lui avait dit un médecin, c’est une mince marge de manœuvre. Mince mais capitale. Nous les supposés sains d’esprit, on a encore le choix là ou eux n’ont plus rien à espérer.

Avoir encore le choix.

En vérité nous sommes des esprits. Nous squattons des chairs et pensons que ça fait de nous des personnes singulières. Balivernes ! Nous ne faisons qu’occuper indûment un corps qui ne nous tolère pas. Tu ne t’es jamais demandé pourquoi nous développons facilement une addiction pour ce qui nous détruit ? Le vin, la cigarette, la drogue, le vice, enfin toutes ces saloperies qui accélèrent la détérioration de nos organes vitaux ? C’est parce que le corps profané tente de nous expurger. Nous, c’est l’âme. Et l’âme est immortelle…

  A la question du professeur Ilyes Akerman, directeur du centre psychiatrique :

 -Que représente pour vous la lecture, monsieur Naït-Gacem ?

-Observer les autres derrière un miroir sans tain, répondit l’instituteur.


*

« Si tu arrives à trouver du sens à ton malheur, tu mettras tes démons à genoux ». Adem aimait écouter cet oncle qui ne savait ni lire ni écrire mais qui excellait à dire les choses avec des paroles à lui.

Mais la trahison de Dalal  l’avait aplati au ras des paillassons. Il lui semblait que n’importe quel inconnu lisait en lui comme  dans un journal à scandale.

Pour Acem, le monde lui paraissait aussi accablant que le deuil, sauf que la mort, c’était lui. « J’étais l’ombre de quelqu’un qui me tournait le dos dans la glace. Même en passant de l’autre côté du miroir, impossible de la voir de face. »

Des rencontres providentielles jalonnent la route d’Acem : Mika le nain en quête d’affection, musicien aveugle au chant prophétique, vieux briscards, galériens convalescents et simples d’esprit le renvoient constamment aux rédemptions en lesquelles il refuse de croire. Jusqu’au jour où il est rattrapé par ses vieux démons.

À travers les pérégrinations d’un homme fuyant sa propre ombre, flanqué d’une galerie de personnages hors du commun, Yasmina Khadra nous offre une méditation sur la possession et la rupture, le déni et la méprise.

« Nous ne sommes que des illusions appelées à s’évanouir sans crier gare. Si tu pars du principe que ce qu’il t’arrive fait partie de ta propre histoire, tu trouveras la force de t’accepter tel que tu es. »