Le mot de Philippe Smans à propos  » Des mots de Contrebande – Alain Cadéo « … Juste de très beaux textes, sensibles, à fleur de peau, musicaux et harmonieux, taillés à l’aide d’un plume se nourrissant de mots ciselés.

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Rires de poupées chiffon – Philippe Rouquier – Carnets nord – 2019 – ISBN 9782355363214 – Une chronique de Guillaume Sautet – Un entretien avec Philippe Rouquier

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Dans une bâtisse isolée du Vercors, un couple d’artistes peintres se sépare. Leur relation a été productive puis s’est détériorée. Adeptes des oeuvres à point de vue unique, le couple fait de ses derniers moments de vie commune une performance et une oeuvre macabre dont ils devraient être les seuls spectateurs. Mais un témoin s’est invité au spectacle sans les prévenir.

 

Ma très, très chère Laurette, Ça fa longtemps que j’ai pas eu de tes nouvelles, çafaque j’va t’en donner keuk’zune des miennes… Un billet signé Daniel Beaulieu

Daniel beaulieu

Ma très, très chère Laurette,
Ça fa longtemps que j’ai pas eu de tes nouvelles, çafaque j’va t’en donner keuk’zune des miennes.
À fin d’l’automne passé, je r’gardais l’grand Jean-Maurice, épi j’te dis qu’y avait el’taqua bas. Tsé que Mame Taillefère l’avait empêché d’aller dans l’ouest l’été passé, comme y’avait coutume d’y aller, faire toutes les récoltes épi qu’y r’venait à l’automne, hec les citrouilles. Çafaque, encore tard à l’automne, y déprimait encore là-dessus. Y’avait pus d’jasette, y passait sont temps à r’garder à terre, pareil comme un ch’val empoisonné, comme y’en a qui disent.
Toutte ça parce que la Taillefère y’avait dit qu’à l’engrangerait pus, s’cuse, qu’à l’engagerait pus, c’tà cause de mon maudit dentier, si y r’tournait dans l’ouest.
Çafaque j’y ai dit:  »Boutte bonyieu tu passeras pas l’hiver de même el’grand… J’étais en train d’lire la vie de Jacques Plante, l’ancien gardien de but des canadiens épi là, j’ai appris que sa mère à Jacques, à y’avait montré à tricoter. Sarad’l’air qu’y passait son temps à tricoter des tuques, des scarfs épi des bas.
J’ai appelé ma belle-soeur Simone qui est tombée veuve, depuis que mon jeune frère est RIP, épi j’y ai dit.:  »Au lieu de t’emmarder chez vous, tu seule à r’garder l’temps passer, tu vas v’nir che nous, épi tu vas v’nir nous montrer à tricoter à Jean-Maurice pis moé. En plus, on sé pas, tu vas ouaire, l’grand Jean-Maurice y’é souvent sans dessein, mé, y’é pas méchant, épi y para pas mal pantoutte; çafaque, on sé jamais ».
Au commencement, el grand y voulait rien savoir, mé, à force de l’achaler hec ça, y’a fini pas s’asseiller. Y’é rendu fou comme d’la marde… épi, bin, moétout. Épi aussi, garde ça pour toé, faudra pas que ça vienne aux oreilles d’laTaillefère, y’a d’l’aire de bin s’entendre hec ma belle-soeur Simone. J’pense que ça va être une histoire à suire, comme y’en a qui disent.
On tricote  »nonstop »… d’la tite laine, d’la grosse laine, d’la frisée, d’la raide, d’la blanche, d’la noire, d’la rouge épi toutes les couleurs. Une maille à nendrette, une à nenvers, glisse zen une, on r’tient deux, passe mon tour, à la main gauche au coin, à la main droite à vot’compagnie… tirili deedee…
On tricote en se l’vant l’matin, des fois on oublie même de s’nettoyer l’dentier, çafaque des fois on a mauvaise à laine… … El’grand y’é même aller plumer les moutons d’notre chum Arlette, dans baie, pour s’asseiller su d’autres sortes de laines.
Des fois on tricote assez longtemps, qu’à force d’être assis, on a mal à la laine. On tricote assez, c’tune vraie drogue… çafaque on a décidé, l’grand Jean-Maurice pis moé, qu’on va faire carême… … carême d’la laine. As-tu d’jà vu ça toé, Ma Laurette, un carême d’la laine??? Ça pu d’allure, on est rendu des abuseurs de laine.
De c’temps-là, la pêche sua glace hin bin ouvarte, ça mord pas mal… Mé nouzautes, l’grand pis moé, on apporte notre tricot dans cabane à pêche; comme cé là, on tricote des bas, cafaque, y faudra pas être surpris si y’en a keuk’zun qui sentent la parchaude par les pieds, avec ces bas-là.
Rien nous arrête; l’autre jour, les chevaliers d’colon nous ont d’mandé d’aller vendre leu billets de tirage au centre d’achat. Comme y nous donnent un p’tit montant pour chaque livret vendu, nouzautes on r’donne ça à fabrique d’la paroisse. Çafaque, l’grand Jean-Maurice pi moé, on est allé s’installer une tite table épi deux tites chaises pliantes au centre d’achat. On a passé un bin bel apramidi. Tu vas peut-être ouaire notre potrait dans le journal régional… y’en a qu’y en r’venaient pas de nous ouaire, cafaqu’y nous ont posés.
On aura même pu prendre des commandes mé là on s’est souv’nu du carême, çafaqu’on a dit non. J’peux te dire, Ma Laurette, qu’on a eu bin des visiteurs épi on a vendu beaucoup, beaucoup de billets. On étà beaux à ouaire.
Le mercredi des cendres est le 6 mars c’t’année; si j’me dépêche pas mal, j’vas être capabe de te tricoter une scarf épi une bonnette… me semble que ça t’fra bin un beau ti kit de ma laine, avec mes mains.

Là, j’vas te lâcher si j’veux m’avancer dans ton kit; j’te pars une plotte de v’lours, ça fait plus doux qu’y disent, épi ça va être vert et rouge, sadl’air que ça donne plus de teint, même si t’as toujours des belles couleurs Ma Laurette.
El’grand Jean-Maurice veut qu’on entaille l’érablière de Mame Taillefère c’t’année. Cafaque, j’t’apporterai ça en même temps que ton sirop d’érable, cafaque t’auras ton kit pour l’hiver prochain Ma Laurette.
Ça va tête la première fois d’ma vie que j’fais un carême sua laine mé, y disent qu’y faut faire carême su keuk’chose qu’on aime. Prends bin soin d’toé.

Daniel Beaulieu